Pourquoi être marxiste aujourd’hui ?

Adolfo Sánchez Vázquez [1]

 

Membres distingués du Conseil universitaire de l’Université de la Havane.

Docteur Juan Vela Valdés, recteur de cette université,

Professeurs et étudiants,

Camardes et amis :

La décision du Conseil universitaire de l’Université de la Havane de m’octroyer le titre de docteur honoris causa m’a ému si profondément que l’expression de ma gratitude serait pauvre et insuffisante. Mais je ne peux pas m’empêcher de dire à quel point j’apprécie une distinction si haute et honorable, surtout, provenant d’une institution universitaire qui, avec ses importantes contributions académiques, a tant donné au renforcement et à la réalisation des valeurs que nous estimons le plus : la vérité, la justice, la dignité humaine, ainsi que la souveraineté nationale, la solidarité, la coexistence pacifique et le respect mutuel entre les peuples.

Mais à cet remerciement institutionnel, je souhaiterais ajouter un remerciement personnel pour le fraternel, lucide et bel hommage de –Roberto Fernandez Retamar– duquel je me sens, depuis déjà presque 40 ans, non seulement un camarade d’idées et d’espoirs et lecteur admirateur de son admirable œuvre poétique, mais aussi un fidèle adepte de sa conduite intellectuelle et politique à la tête d’une institution si conséquente avec la digne et inébranlable politique anti-impérialiste de la Révolution cubaine comme de La Maison des Amériques, à laquelle nous les intellectuels de ce continent et des Caraibes devons tant pour sa défense exemplaire et son constant enrichissement de la culture latino-américaine.

I

Je vais dédier mon discours d’investiture à l’œuvre qui a été si généreusement reconnue par le rang de docteur honoris causa. Et, bien entendu, pas pour la juger, puisque je serais le moins à même de le faire, mais pour revendiquer l’axe philosophique, politique et moral autour duquel elle tourne : le marxisme. Le marxisme non seulement comme ensemble d’idées mais comme part de la vie même ou plus exactement : d’idées et valeurs qui ont encouragé la lutte de millions d’hommes qui leur ont sacrifié leur tranquillité et, dans beaucoup de cas, leur liberté et même leur vie. Or, pourquoi retourner à cet axe et source théorique vitale ? Pourquoi aujourd’hui, encore plus qu’en d’autres temps, se pose la question du lien entre ses idées et la réalité, entre sa pensée et l’action.

Il est certain que le marxisme a toujours été non seulement questionné mais nié par ceux qui, du fait de leur intérêt de classe ou leur position sociale privilégiée, ne peuvent supporter une théorie critique et une pratique visant la transformation radicale du système économico-social dans lequel ils exercent leur domination et leur privilèges. Mais celui-ci n’est pas le questionnement que nous avons en vue maintenant, c’est plutôt celui qui pénètre les individus ou groupes sociaux, certainement perplexes ou désorientés, même s’ils ne sont pas nécessairement liés à cet intérêt de classe ou position sociale privilégiée. Cette perplexité et désorientation, qui s’intensifie et s’étend sous le martelage idéologique des moyens de communication de masse, surtout depuis l’effondrement de “socialisme réel”, constitue le vivier du questionnement du marxisme, qui peut se condenser dans cette question laconique : peut-on être marxiste aujourd’hui ? Ou en d’autres mots, à l’aube du XXème siècle, est-ce que penser et agir en se référant à une pensée qui a surgit dans la société capitaliste du milieu du XIXème siècle a un sens ?

Pour répondre à cette question il faudrait avoir une idée, aussi minime qu’elle soit, de ce que nous entendons par marxisme, du fait de la pluralité de ses interprétations. Eh bien, en prenant cela en compte et sans prétendre distribuer des certificats de “pureté”, on peut comprendre par lui –sur la base du propre Marx– un projet de transformation du monde réellement existant, à partir de sa critique et de son interprétation ou connaissance. Soit : une théorie et une pratique dans leur unité indissoluble. Ainsi, le questionnement qui se fait du marxisme et qui se manifeste dans la question de si on peut être marxiste aujourd’hui, affecte tant sa théorie que sa pratique, mais –comme nous le verrons– plus la première que la seconde.

II

En tant que théorie à vocation scientifique, le marxisme révèle la structure du capitalisme, ainsi que les possibilités de sa transformation inscrites en elle et, comme tel, assume le défi de toute théorie qui aspire à la vérité : celui de tester ses thèses fondamentales en les confrontant à la réalité et à la pratique. Au sortir de ce défi, le marxisme doit maintenir les thèses qui résistent à cette épreuve , réviser celles qui doivent s’ajuster au mouvement du réel ou bien abandonner celles qui ont été invalidées par le réalité. Voyons, très succinctement, la situation de quelques unes de ces thèses basiques par rapport à cette triple exigence.

En ce qui concerne les premières, nous trouvons des thèses qui non seulement se maintiennent mais qui sont aujourd’hui plus solides que jamais, puisque la réalité n’a fait qu’accentuer, approfondir et étendre ce qui se révélait en elles. Telles sont, pour donner seulement quelques exemples, les thèses relatives à la nature exploitante, prédatrice du capitalisme ; aux concepts de classe, division sociale classiste et lutte de classes ; à l’expansion croissante et illimitée du capital qui, de nos jours, prouve et atteste de la globalisation du capital financier ; au caractère de classe de l’Etat ; à la marchandisation écrasante de toute forme de production matérielle et spirituelle ; à l’aliénation qui atteint aujourd’hui toutes les formes de relations humaines : dans la production, la consommation, dans les moyens de communication de masse, etc.

En ce qui concerne les thèses ou conceptions qu’il faudrait revoir pour les ajuster au mouvement du réel, il y a celle relative aux contradictions de classe qui, sans cesser d’être fondamentales, doivent se conjuguer avec d’autres contradictions importantes dans la société actuelle : nationales, ethniques, religieuses, environnementales, de genre, etc. et en ce qui concerne la conception de l’histoire il faut dépasser le dualisme présent dans les textes de Marx, entre une interprétation déterministe et même téléologique de racine hégélienne, et la conception ouverte selon laquelle « Les hommes font leur propre histoire, mais dans des conditions déterminées ». Et que, donc, dépend d’eux, de leur conscience, organisation et action, que l’histoire conduise au socialisme ou a une nouvelle barbarie. Et il y a aussi les thèses, qui doivent être actualisées sur les fonctions de l’Etat, ainsi que sur l’accès au pouvoir, questions sur lesquelles Gramsci a déjà donné des indications importantes.

Finalement parmi les thèses ou conceptions de Marx et du marxisme classique qu’il faut abandonner, puisque démenties par le mouvement de la réalité, nous trouvons celles relatives au sujet de l’histoire. Aujourd’hui nous ne pouvons pas soutenir que la classe ouvrière est le sujet central et exclusif de l’histoire, alors que la réalité montre et exige un sujet pluriel, dont la composition ne peut être inaltérable ou s’établir a priori. Aussi on ne peut soutenir la thèse classique de la positivité du développement illimité des forces productives puisque ce développement minerait la base naturelle de l’existence humaine. Ce qui rend utopique la justice redistributive proposée par Marx dans la phase supérieure de la société communiste avec son principe de distribution des biens selon les nécessités de chaque individu, puisque ce principe de justice suppose une production illimitée de biens.

En somme, le marxisme comme théorie est toujours debout, mais à condition que, conformément au mouvement du réel, soient maintenues ses thèses basiques –même si pas toutes-, soient révisées ou ajustées d’autres et abandonnées celles qui doivent laisser place à de nouvelles pour ne pas rester à la traine de la réalité. Soit, dans la marche pour la nécessaire transformation du monde existant, il faut partir de Marx pour développer et enrichir sa théorie, bien que sur le chemin il faille, parfois, laisser le propre Marx.

III

Une fois que nous avons réaffirmé la santé théorique du marxisme, il faut souligner que celui-ci n’est pas seulement ni avant tout une théorie mais fondamentalement et prioritairement une pratique, puisque souvenons-nous une fois de plus qu’ « il s’agit de transformer le monde » (Thèse XI sur Feuerbach de Marx).

Eh bien, si c’est de cela qu’il traite, c’est ici, dans sa pratique que doit être posée dans toute sa profondeur la question de si être marxiste aujourd’hui a un sens.

Or, considérant le rôle que le marxisme a joué historiquement depuis ses origines en élevant la conscience des travailleurs par la nécessité et possibilité de leur émancipation et en inspirant ses actions revendicatives et révolutionnaires, on ne pourrait pas nier fondamentalement son influence et son sens historico-universel. Nous pouvons assurément affirmer sans exagérer, qu’aucune pensée philosophique, politique ou sociale tout au long de l’histoire de l’humanité n’a autant influencé la conscience et conduite des hommes et des peuples que le marxisme.

Pour trouver quelque chose de similaire il faudrait chercher hors de cette pensée, non dans le champ de la raison mais dans celui de la foi, propre des religions comme le bouddhisme, christianisme ou l’islam qui offrent une salvation illusoire des souffrances terrestres dans un monde supraterrestre. Pour le marxisme, la libération sociale, humaine, doit être cherchée ici et dès maintenant par la raison et la pratique qui doivent conduire à elle.

Ne serait-ce que pour cela, le “cela” a ici une énorme dimension, le marxisme peut affronter son questionnement sur le plan d’une pratique visant à améliorer les conditions d’existence des travailleurs, à lutter contre les régimes autoritaires ou nazi-fascistes et pour la destruction du pouvoir économique et politique bourgeois. Les multiples témoignages qui, avec cet objectif, pourraient être apportés favorisent cette appréciation positive de son rôle historico-pratique, sans que celui-ci signifie, d’aucune façon, ignorer ses fragilités, ombres ou détournements sur ce terrain, ni non plus les apports d’autres courants politiques et sociaux : démocrates radicaux, socialistes de gauche, différents mouvements sociaux ou de libération nationale, anarchistes, théologie de la libération, etc.

IV

La question se pose surtout par rapport à la pratique qui, au nom du marxisme, s’est exercée après avoir aboli les relations capitalistes de production et le pouvoir bourgeois, pour construire une alternative au capitalisme : le socialisme. Nous nous référons à l’expérience historique inaugurée par la révolution russe de 1917 et qui déboucha sur la construction de la société appelée postérieurement le “socialisme réel”. Un “socialisme” qui se voyait lui-même dans l’ancienne Union soviétique comme la base du communisme conçu par Marx dans sa Critique du programme de Gotha.

Sans entrer maintenant dans les causes qui ont déterminé l’échec historique d’un projet originaire d’émancipation prétendant se réaliser, nous pouvons affirmer : premièrement que malgré les réussites économiques, sociales et culturelles atteintes il conduisit à un régime économique, social et politique atypique –ni capitaliste ni socialiste– qui représenta une nouvelle forme de domination et d’exploitation. Deuxièmement : que ce “socialisme” constitua toutefois une digue à l’expansion mondiale du capitalisme, bien qu’il soit évident également qu’avec son effondrement la bipolarité de l’hégémonie mondiale laissa place à l’unipolarité d’un capitalisme plus prédateur concentré sur l’empire des Etats-Unis. Et troisièmement : que les espoirs et l’option pour l’alternative sociale du socialisme ont été extrêmement réduits ou aveuglés, comme ceux du marxisme qui l’inspirait et la fondait. L’identification fausse et intéressée du “socialisme réel” avec tout socialisme possible et celle du marxisme avec l’idéologie soviétique qu’il justifiait, y contribua d’une façon décisive.

V

Puisqu’il n’est pas si facile de nier le caractère libérateur et émancipateur de la pensée de Marx et du marxisme classique, les idéologues les plus réactionnaires mais aussi les plus perspicaces du capitalisme essaient de soutenir l’impossibilité de la réalisation du socialisme. Et pour cela ils font appel à diverses conceptions idéalistes de l’homme de l’histoire et de la société. Ils font quelquefois appel à une supposée nature humaine immuable –égoïste, compétitive– propre en réalité de l’homo economicus capitaliste, incompatible avec la fraternité, solidarité et coopération indispensable dans une société socialiste. D’autres fois, ils ont recours à la conception téléologique de l’histoire qui décrète –d’une manière très hégélienne– l’inviabilité du socialisme puisque l’histoire arrive à sa fin avec le triomphe du capitalisme libéral ou plus exactement néolibéral.

Ils ont également recours à l’idée fataliste selon laquelle tout projet émancipateur qui se réalise se dégrade ou se dénaturalise inévitablement. Et, enfin, ils utilisent la “pensée faible” ou postmoderne selon laquelle le manque de fondement ou de raison de ce qui existe invalide toute cause ou projet humain d’émancipation.

Comme il est aisé de le signaler, tous ces cas poursuivent et alimentent la même fin : provoquer la confusion des consciences, les démobiliser et ainsi barrer la route à l’organisation et à l’action nécessaires pour construire une alternative sociale au capitalisme et, donc, à toute pensée qui –comme la pensée marxiste– y contribue.

VI

 Mais même en reconnaissant le mensonge des supposés idéologiques et des intérêts de classe qui les promeuvent sur lesquels s’appuient ces tentatives de disqualification, le discrédit de l’idée du socialisme et le déclin de la réception et adhésion au marxisme est inévitable au regard de l’effondrement du « socialisme réel ». Alors même que l’alternative au capitalisme, dans sa phase globalisatrice, s’est imposée non seulement parce que ses maux structurels se sont aggravés mais aussi parce qu’en mettant le développement scientifique et technologique sous le signe du gain et du profit, il menace de plonger l’humanité dans la nouvelle barbarie d’un holocauste nucléaire, d’un cataclysme géologique et de la soumission des innovations génétiques au marché.

C’est ainsi que de nos jours, le capitalisme agressif globalisateur et hégémonique des Etats-Unis, en asservissant la souveraineté et l’indépendance des peuples avec ses guerres préventives, en brisant et renversant la légalité internationale, en retournant les conquêtes de la science et de la technique contre l’homme et en globalisant les souffrances, humiliations et aliénations des êtres humains porte atteinte non seulement aux classes les plus exploitées, opprimées et aux secteurs sociaux les plus larges mais aussi à l’humanité même, ce qui explique le caractère anticapitaliste pris par les récentes mobilisations contre la guerre et les mouvements sociaux altermondialistes croissants auxquels participent les acteurs sociaux les plus divers.

L’émancipation sociale et humaine que le marxisme a toujours soutenu passe aujourd’hui nécessairement par la construction d’un barrage qui arrête cette politique impériale étasunienne agressive et antihumaine. Or, la Révolution cubaine, comme toujours et fidèle à ses origines depuis Marti, reste aujourd’hui une contribution inlassable à la construction de ce barrage à l’impérialisme qui a infligé tant de souffrances au peuple cubain.

VII

Nous arrivons à la fin de notre discours avec lequel nous prétendions répondre à la question de si nous pouvons être marxiste aujourd’hui. Et notre réponse ferme pour conclure est la suivante : puisqu’une alternative sociale au capitalisme –comme le socialisme– est maintenant plus nécessaire et désirable que jamais, le marxisme qui contribue –théoriquement et pratiquement- à sa réalisation l’est donc également. Ce qui veut dire, à la fois, qu’être marxiste aujourd’hui signifie non seulement mettre en jeu son intelligence pour fonder la nécessité et la possibilité de cette alternative, mais aussi de raidir notre volonté pour répondre à l’impératif politico-moral d’une contribution à sa réalisation.

Enfin, je réitère mon remerciement le plus profond à l’Université de La Havane, qui par la haute distinction qu’elle m’octroie, me donne un élan vigoureux pour continuer, dans son tracé final, l’œuvre qui a eut et a pour axe théorique et vital le marxisme.


[1] discours prononcé à l’acte d’investiture de son titre de docteur honoris causa par l’Université de La Havane, le 16 septembre 2004.


Source : Journal “La Jornada”, México, 17 septembre 2004.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s