Que pensa Marx de l’Amérique latine ?

Néstor Kohan 

 

Un livre récent du mexicain Arturo Chavola commente les idées de Marx et des marxistes sur l’Amérique Latine. Néstor Kohan fait ici une lecture critique de ses idées ; il lui objecte surtout de ne pas tenir compte des révisions que le Marx mature opéra au sujet de ses analyses de jeunesse.

Avant sa mort, José Marti écrivait : « Regardez cette grande salle. Karl Marx n’est pas mort. Pour s’être mis du côté des faibles, il mérite l’honneur ». Ainsi rendait hommage, sans être marxiste, l’une des plus grandes plumes d’Amérique Latine au fondateur du socialisme révolutionnaire.

Ce ne fut pas la seule fois qu’en Amérique la pensée critique rencontra l’appel libertaire lancé par Marx. Pendant les années 1920, Mariátegui se lança dans une récupération du « communisme inca », en tant qu’origine des luttes socialistes. Trente ans plus tard, Fidel Castro identifiait Martí comme « l’auteur intellectuel » de la prise de la caserne de la Moncada qui amorça la Révolution Cubaine. Ernesto Che Guevara, en étudiant avec ses combattants en Bolivie, lut Lénine, entremêlé avec les histoires de Juana Azurduy. Dans les années 1970, ses disciples les plus radicaux de l’insurrection argentine choisirent le drapeau de l’Armée des Andes (Ejército de los Andes) de San Martín pour représenter leur idéologie guévariste. S’inscrivant dans ce vaste héritage, Hugo Chávez défie aujourd’hui les Etats-Unis en se revendiquant de Marx, Lénine, Trotski, Mao, le Che et Rosa Luxembourg, tout en embrassant Simon Bolívar.

Comment comprendre ce syncrétisme latino-américain, où le juif allemand Karl Marx est vêtu d’indigène, de noir, de mulâtre, de chrétien révolutionnaire, de paysan sans terre et de piquetero ? Le marxisme ferait-il partie de la culture de la rébellion latino-américaine ou serait-il « une idéologie étrangère », comme ont l’habitude de le vociférer les génocidaires militaires de 1976 ?

À la différence des premiers émigrés européens qui, à la fin du XIXe siècle, traduisirent et divulguèrent quelques œuvres de Marx et d’Engels, les premiers marxistes latino-américains utilisèrent leurs catégories de façon créative. Le chercheur italien Antonio Melis avait raison lorsqu’il définissait Mariátegui comme « le premier marxiste d’Amérique ». Le péruvien ne cita pas seulement Marx. Il se servit de sa réflexion pour éclairer le problème indigène, articulant la lutte anticapitaliste, l’anti impérialisme et le socialisme. Affrontant tant le populisme nationaliste de Víctor Raúl Haya de la Torre que le stalinisme naissant de Victorio Codovilla, Mariátegui inaugura le marxisme latino-américain. Tradition qui, jusqu’à aujourd’hui, s’oppose aux schémas eurocentriques et aux simulacres populistes qui finissent par réclamer, au nom du « mouvement national », l’appui des travailleurs aux fractions des entrepreneurs et des banquiers.

Parmi les fondateurs, Mariátegui est le plus radical, original et audacieux dans son déchiffrement de variables que Marx n’avait pas connues. Mais il ne fut pas seul. Au cours de ses polémiques avec Haya de la Torre, Mariátegui fut accompagné du jeune marxiste cubain Julio Antonio Mella et, à ce brillant binôme, pourraient peut-être s’ajouter deux autres noms : l’argentin Aníbal Norberto Ponce et le chilien Luis Emilio Recabarren.

À cette liste succéda, pendant trente ans, l’écho des schémas médiocres implantés par Staline en Union Soviétique, dans lesquels Marx n’était qu’une caricature. Ce n’est qu’avec la Révolution Cubaine et l’hégémonie de Fidel Castro et de Che Guevara que le marxisme de ce continent pourra se débarrasser de la poussière bureaucratique et dogmatique des Académies des sciences de l’URSS. Ce ne fut pas un hasard si, dans les années 1960, la Révolution Cubaine récupéra le marxisme révolutionnaire des années 1920 (anti impérialiste et anticapitaliste) et les écrits moins connus de Marx. En particulier, les articles, lettres et manuscrits tardifs où il étudie le colonialisme et les sociétés périphériques et dépendantes, révisant et dépassant les limites eurocentriques de sa jeunesse.

Dans cet horizon s’inscrivent également des investigations postérieures comme Le marxisme en Amérique Latine (1980) de Michael Löwy ; Marx y América Latina (1980) de José Aricó ; Una lectura latinoamericana de “El Capital” de Marx (1988) d’Alberto Parisi ; El Último Marx y la revolución latinoamericana (1990) d’Enrique Dussel et De Marx al marxismo en América Latina (1999) d’Adolfo Sánchez Vázquez.

Au-delà des nuances, ces œuvres coïncident sur le fait que le Marx de la maturité revoit ses positions face au problème du colonialisme, du monde périphérique et des peuples soumis à la domination capitaliste. Il arrive ainsi à deux conclusions. Premièrement, il n’y a pas de « progrès » pour les peuples asservis s’ils restent sous la botte impériale. L’Angleterre n’a pas fait avancer l’Inde coloniale – comme l’avait naïvement espéré le jeune Marx – : elle la fit reculer. D’autre part, l’histoire n’a pas un parcours évoluant par étapes. Il n’y a pas un centre unique (l’Europe occidentale) duquel irradieraient, échelon par échelon, les diverses étapes du développement historique pour le reste du globe.

Ces deux conclusions du Marx tardif sont de la dynamite. Elles l’obligèrent à repenser toute sa conception historique et politique. Elles sont présentes, par exemple, dans sa correspondance avec Véra Zassoulitch et dans d’autres écrits analogues.

Apologiste de l’empire ?

Pour les études sérieuses, ce changement de paradigme dans les écrits postérieurs de Marx fait figure de consensus. Il existe une documentation empirique suffisante qui l’atteste. Mais, à l’heure de débattre de Marx, il est courant de laisser de côté l’étude rigoureuse des documents qui sont aujourd’hui à la portée de n’importe quel chercheur. Marx continue de susciter des passions. Ce n’est pas une mauvaise chose, quand l’ardeur du cœur n’assombrit pas la vue. Tel est le cas de ces quelques écrivains qui, encore aujourd’hui, se laissent mener par cet élan polémique.

Par exemple, José Pablo Feinmann, dans son livre Filosofía y Nación (écrit pendant la pleine euphorie du populisme nationaliste entre les années 1970 et 1975, publié en 1982 et réédité en 1996) affirme avec légèreté que Marx est « un penseur de l’empire britannique », un ingénu apologiste de la domination coloniale sur les peuples oppressés. Une logique discursive que partage – malgré ses intentions opposées – le désormais néolibéral José Sebreli, qui, dans El asedio a la modernidad (1992) décrit Marx comme un vulgaire enthousiaste de l’expansion impériale. Ce qui lui servit par ailleurs, dans les années 1990, à dissimuler, derrière un jargon philosophique, son appui à la droite argentine et aux privatisations de l’ère ménémiste.

Beaucoup plus raffiné mais pas moins superficiel, Toni Negri, dans son célèbre Empire (2000), finit par applaudir les écrits de Marx de 1853 sur la domination britannique de l’Inde. Ils lui servent à légitimer son actuelle apologie de la globalisation du capital, sa défense de la constitution européenne, etc. Il ne mentionne même pas la révision de ces mêmes textes que le propre Marx réalisa à la fin de sa vie.

Dans ces divers cas de figure, que ce soit pour le rejeter, le « défendre » ou le manipuler, le fait que Marx était un penseur eurocentrique, moderniste et illustré est pris comme axiome, et ses incisifs textes tardifs, où cette perspective est critiquée de façon aigüe, sont laissés de côté.

Après ces nombreux exemples, c’est maintenant un académique mexicain qui s’ajoute au chœur de ceux qui veulent voir en Marx un a-critique partisan de l’expansion impériale. C’est le professeur Arturo Chavola, directeur de l’Instituto de Estética de la Universidad de Guadalajara, auteur de La imagen de América en el marxismo (Prometeo, 2005).

Le livre de Chavola est le typique produit académique de son époque où le rejet du marxisme est recouvert par une terminologie en apparence neutre. Même si son auteur ne l’annonce pas clairement, il écrit pour passer l’examen de l’Académie Française et cela colore grand nombre de ses conclusions d’une antipathie mal dissimulée pour le marxisme. Toute la bibliographie est citée en français, alors même que la langue de Marx était l’allemand et que celle de cet auteur est l’espagnol. Sont même cités en français des livres qui ont seulement été édités en Argentine ou au Mexique, comme ceux de Pasado y Presente.

Comme Feinmann, Sebreli ou Negri, Chavola insiste sur le fait que Marx est un européen qui applaudit la domination des colonies et qui ne comprend rien des peuples opprimés. Mais beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Au moins, ce professeur mexicain ne méconnait pas certains écrits tardifs de Marx. Mais au lieu de noter le changement notable de position du dernier Marx, il voit en celui-ci la confirmation de ses textes de jeunesse. Méconnaissant la révision que Marx entreprend à partir de la création de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), Chavola redessine un Marx éclairé déterministe, eurocentrique et apologiste de la bourgeoisie européenne. Il décrète commodément l’inutilité du marxisme pour l’Amérique Latine. Il condamne catégoriquement le « développement néfaste » que produisit le marxisme en Amérique. Ce qui est curieux c’est que l’auteur reconnaît explicitement « ne pas avoir étudié » les opinions marxistes qu’ont défendu les cultures latino-américaines ni les documents de l’Internationale Communiste ainsi que ses répercussions sur ce continent. L’ignorance lui donnerait-elle des droits ?

Il ne fait aucun doute que le débat sur l’héritage de Marx n’est pas clôturé en Amérique Latine. Ces débats contribuèrent à ce qu’aujourd’hui ait resurgi l’intérêt pour ces idées, via, entre autres, le Mouvement des sans-terre (Movimiento sin Tierra), la théologie de la libération, le zapatisme, les rébellions contre le néolibéralisme et contre les forums sociaux mondiaux. Une fois dépassées les conséquences que produisit la défaite de la révolution sandiniste des années 1990, la discussion autour de Marx est revenue au centre de la scène. Comment sera le marxisme du XXIe siècle ? Cette question et les défis qu’elle suggère restent ouverts. Il est très probable que la réponse ne vienne pas des papiers académiques.


Source : Rebelión, 27/02/2006

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