Rosa Luxembourg : Violence et spoliation dans les périphéries du capital (1)

Armando Bartra

 

La vie joue avec moi à un éternel cache-cache. J’ai toujours l’impression qu’elle n’est pas en moi, ni où je me trouve, mais autre part… La vie est ainsi faite et il faut la prendre comme elle vient, avec courage, la tête haute et le sourire aux lèvres.

Rozalia Luksemburg

Harcelée par le pouvoir, plusieurs fois emprisonnée et brutalement assassinée pendant la révolte des spartakistes allemands, Rosa Luxembourg eut une courte existence. Et comme elle-même le reconnaissait, la vie –c’est-à-dire la révolution triomphante– l’a toujours évitée et ne s’est jamais produite comme elle le pensait ni où elle se trouvait. Néanmoins, à distance des évènements, la marxiste polonaise se démarque par son intransigeance, son audace politique et intellectuelle et surtout par une pensée critique implacable, affutée et créative avec laquelle elle affronta les théoriciens de droite mais aussi ses pairs du camp progressiste comme Bernstein, Kautsky, Lénine et les idées du propre Marx.

A cent ans de ses écrits les plus importants et de son éminente militance politique, les mots de Rosa sont toujours éloquents. Ils nous parlent aussi à nous, qui vivons le début du XXIème siècle. Un siècle après avoir été réduite au silence, la voix de Luxembourg est une voix qu’il faut continuer d’écouter.

*

Parmi les nombreux apports que je trouve dans sa trajectoire, sa militance et son œuvre théorique, deux me paraissent singulièrement actuels. Le premier est sa critique à l’avant-gardisme politique, qu’elle accompagne d’une valorisation du développement autonome des mouvements de masses : “Les révolutions ne se ‘font’ pas et les grandes mobilisations populaires ne se produisent pas selon des recettes techniques que les dirigeants de partis gardent dans leurs poches” (Luxembourg, 1970 : 127). Questionnement pour lequel elle fut qualifiée de “spontanéiste”, un qualificatif totalement injustifié mais qu’utilise et revendique avec pertinence Bolívar Echeverría pour la qualifier dans le prologue qu’il écrivit pour ses Obras Escogidas : “Il n’existe pas une telle foi aveugle –et commode– dans un développement automatique du processus révolutionnaire” (Echeverría, 2011 : 74).

Le second apport est une proposition provocatrice sur le rôle des marges non capitalistes dans la reproduction du capitalisme. Thème que j’aborderais dans cet essai et sur lequel, il y a plus d’un siècle Rosa écrivit un livre qu’il faut lire ou relire : L’accumulation du capital, un texte dans lequel elle soutient entre autres que “le capitalisme, même dans sa phase de maturité, est lié à tous les égards à l’existence de couches et de sociétés non capitalistes” (Luxembourg, 1967 : 280) [1]. Elle développe cette idée en argumentant que l’expansion du système de l’argent (gran dinero) sur ses rives, sur ses périphéries, est la condition de possibilité de la réalisation de la plus-value et donc de l’accumulation de capital. Voici quelques uns de ses arguments :

En réalité il n’y a jamais eu et il n’y a pas de société capitaliste qui se suffise à elle-même et dans laquelle domine exclusivement la production capitaliste (ibid: 266).

Par ailleurs il n’est pas évident que les moyens de production et de consommation nécessaires soient tous exclusivement d’origine capitaliste. Cette hypothèse […] ne correspond ni à la pratique journalière ni à l’histoire du capital ni au caractère spécifique de ce mode de production (ibid: 273) [2].

Dans son désir de s’approprier les forces productives à des fins d’exploitation, le capital fouille le monde entier, se procure des moyens de production dans tous les coins du globe, les acquérant au besoin par la force, dans toutes les formes de société, à tous les niveaux de civilisation. (ibid : 274) [3].

Le capital ne peut se passer des moyens de production et des forces de travail de la terre entière. Pour le développement illimité de l’accumulation, il a besoin des trésors naturels et des forces de travail de toutes les régions du monde. Comme la plupart des ressources et de la main-d’œuvre se trouvent en fait dans les sphères de production précapitalistes – qui constituent le milieu historique de l’accumulation du capital –le capital déploie toutes ses forces pour s’emparer de ces territoires et soumettre ces sociétés (ibid : 280) [4].

Ces procédés ont suscité dans les pays coloniaux les formes hybrides les plus étranges entre le salariat moderne et les régimes d’exploitation primitive (ibid : 279)[5].

En plus de constater un fait historique que la globalisation impérialiste, alors en plein déploiement, rendait encore plus manifeste, Rosa essaie de l’appuyer à une supposée inconsistance logique de l’argumentation de Marx dans le Capital, puisqu’elle pense que “la réalisation de la plus-value à des fins d’accumulation est un problème insoluble dans une société qui ne compte que des ouvriers et des capitalistes” (268). Sur ce point les arguments de L’accumulation du capital son discutables et Lénine, qui les réfuta régulièrement, soutient que Rosa “s’est trompée sur la théorie de l’accumulation du capital”. Un lecteur qui nous est contemporain, Jorge Veraza, concorde avec la critique léniniste mais il la nuance :

Bien que l’idée de Rosa Luxembourg ne soit pas exacte sur l’accumulation de capital et le domaine non capitaliste qui lui serait essentiel, il est avantageux pour le capitalisme de soutenir son procès d’accumulation avec des matières premières et la force de travail bon marché de la périphérie ; tout comme écouler ses marchandises sur les marchés coloniaux, etcétéra. Par conséquent, l’imbrication du précapitalisme avec le capitalisme pour servir la reproduction du capital ou pour déterminer son développement et sa révolutionnarisation éclaire significativement le niveau pratique (2003 : 115).

Dans tous les cas, Rosa ne s’est pas trompée en soulignant le rôle historique de la périphérie dans l’accumulation de capital réellement existant. Fonction substantive qui, parmi les auteurs qui écrivirent à la même époque, se manifesta également chez Rudolf Hilferding dans Le capital financier. Et naturellement Lénine dans L’impérialisme, phase supérieure du capitalisme, “essai populaire” dans lequel le russe insiste sur la “course ardente aux trésors et aux grands marchés de la terre” (Lénine, 1975 : 110) [6] de la part de capitalistes qui “pillent le monde entier” s’octroyant ainsi un “gigantesque surprofit […] obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de ‘leur’ pays (ibid. : 9)[7]. “Superprofit” qu’il nomme ailleurs “butin” ou “tribut” (ibid. : 124) et qui s’obtient sur un marché colonial où règnent les “moyens du monopole” et au lieu de disparaître ils “consolident les relations existantes” (ibid. : 107). Domaine où règne –et ici Lénine cite Hilferding– “non pas la liberté mais la domination” (ibid. : 107) [8].

En centrant son attention sur le lien ferme qui existe entre le capitalisme nucléaire et le capitalisme périphérique, entre les relations qui privent dans le cœur du système et celles qui opèrent dans sa périphérie, Rosa qualifie les secondes de “précapitalistes” ce qui équivaut à dire “pas encore capitalistes”. Expression impertinente mais commode à laquelle peu échappent et par laquelle pénètre, d’une part, une insoutenable vision du capitalisme comme ordre homogène et d’autre part le déterminisme historique de Hegel repris par Marx dans la plupart de ses écrits. De fait, en nommant “précapitalistes” les relations sociales qui dans leur forme directe et immédiate ne sont pas les canoniques du système de l’argent, nous laissons entendre que son futur inévitable est de devenir capitaliste dans un sens strict.

Au sens structurel, soutenir que ce qui n’est pas directement et immédiatement du travail salarié et du capital est “précapitalisme”, c’est supposer que le capitalisme pour l’être doit être homogène en ce qui concerne les relations de production et non contrefait ou difforme, comme il l’est réellement. Au sens historique c’est adopter une idée unilinéaire et fataliste du devenir. “Philosophie de l’histoire” de laquelle le propre Marx s’est démarqué dans son dialogue avec les populistes slaves, en reconnaissant que dans certaines circonstances le mir, c’est-à-dire la communauté rurale russe, pouvait cheminer au socialisme sans nécessité de se décomposer préalablement en bourgeoisie et prolétariat, avec cela l’auteur du Capital reconnut que le mir n’était pas en tout rigueur “précapitaliste” –parce que son futur n’était pas nécessairement le capitalisme– mais proprement communal ou, en tout cas, “non capitaliste”.

Mais ce qui importe réellement de la thèse de Rosa n’est pas la façon dont elle nomme les relations sociales et les formes d’exploitation qu’adopte le capitalisme dans sa périphérie, mais qu’elle souligne le rôle qu’y a le pillage. Une exaction violente persistante dans la valorisation du capital moderne mondial que, non pas Rosa mais Hilferding, a expressément associé à la prétendue accumulation initiale ou primitive. Dans le livre déjà cité, en se référant aux mines d’or et aux diamants de l’Afrique du Sud, l’allemand soutient que “Ici est créée brusquement, selon les méthodes de l’accumulation primitive, une richesse capitaliste entre les mains d’un petit nombre de magnats du capital”. Son argument est que, à la différence du capitalisme libéral de base nationale, le capitalisme impérialiste “exige une politique de force illimitée” (Hilferding, 1963 : 558) [9].

Pourquoi ces observations sont-elles si importantes un siècle plus tard ? Parce que si nous voudrions trouver un terme, une expression brève pour caractériser le capitalisme du troisième millénaire, le mot serait spoliation (despojo). Nous devrions sans doute également parler d’exploitation, d’oppression, de domination, d’offense, d’humiliation… Mais je crois que le mot le plus juste pour désigner la nature du capitalisme contemporain est le terme spoliation. Une spoliation universelle et omniprésente qui cependant s’accentue et se prolonge dans les périphéries. Le monde dans lequel nous vivons, nous les mexicains, latino-américains, africains, asiatiques et aussi une grande partie de ceux qui vivent en Europe et aux Etats-Unis est le monde de la spoliation, le monde du pillage, le monde du dépouillement, le monde de la violence exercée contre les personnes et leur patrimoine, contre les communautés, contre la nature.

Et il y a plus d’un siècle Rosa Luxembourg attirait l’attention sur le caractère permanent de cette spoliation. Elle pointait très justement le fait que le capitalisme, pour des raisons de survie et parce que c’est dans sa nature, doit spolier et continuer de spolier, doit dévorer et continuer de dévorer son environnement. Un environnement régulièrement rétabli qui est la condition de possibilité de son existence. Ce qui a été observé par Rosa Luxembourg il y a cent ans reste aujourd’hui aussi vrai qu’alors, et c’est pour cela qu’il faut relire L’accumulation du capital.

*

Lire la suite (2)


[1] Dans l’édition française (numérique par Jean-Marie Tremblay) sur le site www.marxist.org, Luxembourg, Rosa (1913) L’accumulation du capital, p. 141.

[2] Ibid p. 138

[3] Ibid p. 138

[4] Ibid p. 142

[5] Ibid p. 141

[6] Dans l’édition française (http://marxiste.fr/lenine/imp.pdf) de Lénine (1916) L’impérialisme, phase supérieure du capitalisme, p.36

[7] Ibid p. 3

[8] Ibid p. 35


Bibliographie

Echeverría, Bolívar (2011) “El aporte político de Rosa Luxemburgo” dans Contrahistorias 15, septembre 2010-février 2011, México.

Hilferding, Rudolf (1963) El capital financiero, Tecnos, Madrid.

Lenin, Vladimir Ilich (1975) El imperialismo, fase superior del capitalismo. Ediciones en lenguas extranjeras, Pekin.

Luxemburgo, Rosa (1981) Escritos sobre arte y literatura, Arte y literatura, La Habana.

(1967) La acumulación del capital, Grijalbo, México.

(1976) Obras escogidas II, Pluma, Bogotá

Veraza, Jorge (2003) “Significado histórico de Rosa Luxemburgo para el siglo XX”, dans Eseconomía 5, automne 2003, IPN, México.


Source : “Rosa Luxemburgo : Violencia y despojo en los arrabales del capital” de Armando Bartra (p. 187- 191) dans Sánchez Daza et al., Reproducción, crisis, organización y resistencia. A cien años de La acumulación del capital de Rosa Luxemburgo, 2014, BUAP Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, México. Disponible en ligne sur le site du CLASCO

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