Rosa Luxembourg : Violence et spoliation dans les périphéries du capital (2)

Armando Bartra

 

Comme Luxembourg, Hilferding et Lénine documentent le pillage capitaliste de la fin du XIXème siècle et des débuts du XXème, nous devons documenter celui du troisième millénaire. Et puisque qu’une des dimensions de la grande crise civilisatoire qui nous concerne est l’astringence énergétique, il est pertinent de commencer par les guerres du pétrole.

Les guerres pour les hydrocarbures qui sont en train de se produire, non dans les pays du centre qui sont les principaux consommateurs de combustibles mais comme toujours dans la périphérie, dans les régions et les pays qui en produisent le plus. A cet égard, au Mexique nous sommes face à un carrefour, une croisée de chemins qui doit définir le futur du pays. Et son essence est la spoliation que les entreprises transnationales prétendent faire d’une ressource qui durant soixante ans a appartenu, bien que formellement, à tous les mexicains. Une ressource naturelle rare d’une importance économique énorme qui –tant pour l’usage qu’on lui attribue que pour la destinée des rentes qu’il génère– est vital pour le pays. Au Mexique la guerre du pétrole est pour le moment une guerre politique, mais dans le sud-est asiatique les confrontations pour le contrôle des réserves sont militaires et causent des centaines de milliers de morts, et la déstabilisation croissante du gouvernement vénézuélien par la droite parrainée par les Etats-Unis est une expression claire de l’intérêt de la puissance du nord pour les hydrocarbures que contient le sous-sol de la nation du sud.

Elle organise la rareté du pétrole et également des autres ressources du sous-sol, de sorte qu’accéder à elles est l’une des principales sources de profits du siècle. D’où l’existence de guerres minières. Une extraction toujours déchirante pour les travailleurs des galeries, qui maintenant se pratique également à ciel ouvert et qui s’acharne sur les communautés de son environnement. Des mines énormes de par leur superficie, des cratères lunaires allant jusqu’à deux ou trois kilomètres de diamètre et un demi-mètre de profondeur, des millions de tonnes de terres retirées et des litres d’eau contaminés pour obtenir quelques grammes d’or. Ciel ouvert, mauvais nom pour désigner une mine qui est l’enfer sur terre.

Et nous avons également les méga-projets : grands barrages, routes, pipelines, … dont la construction spoile les personnes et détruit la nature. A cela il faut ajouter l’urbanisation sauvage qui détruit l’environnement et les entreprises touristiques qui rasent les mangroves, qui salissent les plages, qui contaminent les lacs et les fleuves.

L’un des versants les plus alarmants de l’élan spoliateur capitaliste renouvelé des dernières décennies est la spoliation de terres et d’eaux susceptibles d’être employées pour l’agriculture. Mais pourquoi se réveille de nouveau cette faim de terres du capital qui le caractérisa à d’autres époques ?

Au XXème siècle, le secteur agricole avait été un secteur marginal de l’investissement de capital. De fait, en dépit de sa prétendue “industrialisation” l’agriculture reste largement dépendante de facteurs naturels, elle résiste à la pleine subsomption matérielle par les procédés capitalistes et c’est pour cela que sa subsomption formelle à l’argent s’impose lentement. La campagne avait été le réservoir des économies familiales et des communautés agraires qui partageaient l’espace avec l’industrie agro-alimentaire. Domaine plus ou moins régulé par l’Etat qui fixait des limites à la marchandisation de la terre et appliquait des politiques publiques de régulation, d’encouragement, de collecte et d’approvisionnement… Verrous et régulations qui, ajoutées à ses rythmes productifs peu soutenus, faisaient de la campagne un lieu relativement peu attractif pour l’investissement direct.

Etaient certes présents les Cargill, Nestlé, Sara Lee et aussi Syngenta, Monsanto, DuPont et toutes les autres. Et également les fonds d’investissement et en général les investisseurs qui spéculent sur le marché du futur des aliments. Mais celles-ci étaient des affaires de deuxième niveau : introduction d’intrants, achat de récoltes … En revanche la terre en tant que telle n’intéressait pas vraiment l’argent et le grand capital.

Suite à la crise agricole et la plus récente tendance de hausse des prix des aliments, tout ça a changé. Depuis 2003, le capitalisme a faim de terres, c’est une voracité qui s’étend sur toute la planète et en particulier sur l’Afrique et l’Amérique latine où la frontière agricole  peut encore s’étendre : une nouvelle avidité qui, comme d’habitude, détruit la périphérie. Plus que jamais dans l’histoire de l’humanité les terres de la planète sont en train de changer de mains. Même à l’époque coloniale l’accumulation territoriale n’avait pas atteint une telle envergure.

Depuis le début du siècle jusqu’à aujourd’hui ont été enregistrés 2500 contrats d’achat de terre. Et nous parlons de gros contrats. Des opérations d’achat d’en moyenne 10000 hectares chacun qui concernent au total environ 300 millions d’hectares. Les superficies appartiennent en grande partie aux peuples ruraux ou sont des terrains nationaux exploités par les communautés paysannes (Oxfam, 2012).

Bien que la Banque mondiale dise qu’il s’agit de terres incultes, non exploitées ou sous-utilisées, qui en passant aux mains du capital serviraient à résoudre la crise alimentaire du monde, ce qui est sûr c’est que ce changement de mains fulgurant est un vol. Un pillage aux proportions gigantesques puisqu’il s’agit de terres habitées desquelles dépend la subsistance de nombreuses communautés, des champs qui produisent des aliments pour la consommation de la population locale et régionale.

Et ces exactions sont identiques à la spoliation et à la violence dont parlait Rosa. Une spoliation qui fut d’abord coloniale et primitive, puis ensuite impérialiste et qui au XXIème siècle pratique un capitalisme crépusculaire et décadent qui, comme celui de ses origines, vit par la violence et le pillage. Ici nous avons un concept que Rosa mis sur la table des débats et qui aujourd’hui reste sur notre agenda : l’accumulation de capital par des voies violentes au travers de la spoliation et du vol. Modalité d’accumulation qui se joue aux origines du système et que Marx appelle l’accumulation primitive ou accumulation originelle.

C’est cette forme violente d’enrichissement qui rend possible le futur décollage du capitalisme proprement dit dans ses modalités d’accumulation sur une échelle élargie. Mais il arrive que cette accumulation, qui est certainement originelle et primitive, se maintienne tout au long de l’histoire du système. Non seulement durant l’époque coloniale dont s’occupèrent les premières analyses et critiques du capitalisme, Marx étant le plus éminent, mais aussi plus tard durant les années de l’impérialisme classique duquel s’occupèrent Hilferding, Luxembourg et Lénine, entre autres, et même aujourd’hui en ces temps de décadence du capitalisme. Une décadence dans laquelle l’argent se montre aussi turbulent, atrabilaire et rapace qu’il le fut dans ses jeunes années.

*

Sans lui retirer de mérite, il est clair que l’observation de Rosa sur le rôle de la périphérie du système dans l’accumulation de capital, n’est pas complètement une idée nouvelle. Comme ne l’est pas la formule “accumulation par dépossession” (expropriation) inventée un siècle plus tard par un géographe marxiste, David Harvey, et qui s’utilise fréquemment aujourd’hui. Et si il y a une généalogie conceptuelle, il est sans doute pertinent d’en rendre compte.

Les premiers théoriques qui réfléchirent sur le capitalisme comme système économique, n’étaient pas tant intéressés par l’analyse de son cycle expansif –ce que nous appellerions aujourd’hui globalisation– dont l’achèvement n’était pour eux qu’une question de temps, mais plutôt par l’exploration des conditions immanentes de sa reproduction et en particulier les tensions que celle-ci rencontrait. Obstacles qui, selon certains, devaient être dépassés pour que le système demeure, alors que pour d’autres ils étaient la limite et le levier de sa transformation révolutionnaire. Le thème commun des apologistes et des critiques était celui des contradictions internes du capitalisme et pas tant ses contradictions externes.

Avec la perspective que nous donnent deux siècles d’histoire, nous savons aujourd’hui que les tensions du capitalisme avec son environnement sont chroniques et que les contradictions internes et externes du système sont indissolublement entrelacées. Parmi elles ce qu’on nous pouvons nommer spoliation structurelle, c’est-à-dire la permanence des formes primaires d’accumulation –qui nous occupent ici– et son articulation avec “l’accumulation sur une échelle élargie” proprement dite.

Les perturbations endogènes du capitalisme furent étudiées entre autres par Smith, Say, Ricardo et Mill qui pensaient que le système procurait son propre équilibre, et par Malthus, Lauderdale et Sismondi, qui acceptaient la possibilité de thrombose majeure. Beaucoup des fondateurs de la science économique se rendaient compte du fait qu’alors que le capital se développait, les profits avaient tendance à diminuer et John Stuart Mill, le visionnaire qui proposa comme idéal social un “état stationnaire” (Mill, 1978 : 639-644) de l’économie, soutenait déjà en 1848 que la seule façon de contrer la baisse tendancielle du taux de profit était l’expansion du système sur sa périphérie pas encore capitaliste : “Cela nous mène à la dernière des forces contraires qui freinent la baisse tendancielle du profit […] Il s’agit de la constante émigration du capital vers les colonies ou les pays étrangers, à la recherche de profits plus élevés” (ibid. : 633).

Mais ce fut Karl Marx qui posa les bases de la théorie des crises économiques, en établissant que “le taux général de la plus-value doit nécessairement se traduire en taux de profit général décroissant [puisque] l’importance du travail vivant diminue continuellement par rapport au travail matérialisé” (1965 : 215). Marx a également entrevu quelques sorties possibles aux impasses périodiques dans lesquelles se trouve le capital. “La contradiction interne –écrit-il en suivant Mill– doit se compenser par l’expansion du champ externe de la production” (ibid. : 243).

Option qui paraissait évidente aux temps de l’expansion coloniale, mais qui un siècle plus tard, en pleine étape impérialiste, restait une explication suggestive et fut développée par Hilferding dans Le capital financier et Luxembourg dans L’accumulation du capital.

En 1909, se référant à la violente expropriation de terres et au travail forcé comme procédés habituels de l’impérialisme moderne depuis la fin du XIXème siècle, Hilferding écrit : “Ici est créée brusquement, selon les méthodes de l’accumulation primitive, une richesse capitaliste entre les mains d’un petit nombre de magnats du capital” (1963 : 558) et ensuite il se réfère aux mines d’or et de diamants d’Afrique du Sud. Son argument est que, à la différence du capitalisme libéral de base nationale, le capitalisme impérialiste “exige une politique de force illimitée” (Hilferding, 1963 : 558) [1].

Parallèlement, en 1912, Rosa Luxembourg présente l’expansion permanente du système sur sa périphérie, comme fuite vers l’avant pour échapper aux crises de sous-consommation en recourant à des marchés externes de caractère précapitaliste. Voyons de nouveau sa proposition déjà citée auparavant :

Le capital ne peut se passer des moyens de production et des forces de travail de la terre entière. Pour le développement illimité de l’accumulation, il a besoin des trésors naturels et des forces de travail de toutes les régions du monde. Comme la plupart des ressources et de la main-d’œuvre se trouvent en fait dans les sphères de production précapitalistes –qui constituent le milieu historique de l’accumulation du capital– le capital déploie toutes ses forces pour s’emparer de ces territoires et soumettre ces sociétés (ibid : 280).[2]

En suivant Hilferding et en s’appuyant sur Luxembourg, dans Les origines du totalitarisme Hannah Arendt soutient que :

Le point décisif des années 1870 et 1880 qui virent débuter l’époque de l’impérialisme fut celui qui forçat la bourgeoisie à comprendre pour la première fois, que le péché originel du vol simple, que ce qui, des siècles auparavant, avait permis “l’accumulation originelle du capital” (Marx), et avait amorcé toute l’accumulation à venir, finirait nécessairement par se répéter, sous peine de voir le moteur de l’accumulation s’arrêter d’un seul coup (2013 : 209).

Cette ligne d’idées survécut à la de son origine circonstance et a soulevé des problèmes comme celui qui propose l’existence, dans le capitalisme, d’une “accumulation primitive permanente”, concept que développa il y a un demi-siècle Samir Amin (1974) : “les mécanismes de l’accumulation primitive […] ne se trouvent pas, donc, seulement dans la préhistoire du capitalisme ; ils sont aussi contemporains”. Et plus récemment celui d’“accumulation par dépossession” de David Harvey (2007 : 117) : “Toutes les caractéristiques de l’accumulation primitive mentionnées par Marx sont restées puissamment présentes dans la géographie historique du capitalisme jusqu’aujourd’hui”.

*

Dans les sciences sociales politiquement engagées, la formule la plus utilisée est aujourd’hui celle inventée par Harvey : accumulation par dépossession, alors que d’autres parlent d’accumulation par spoliation. Le problème est qu’il s’agit de termes descriptifs, non de catégories analytiques. Et si nous les faisons passer pour des concepts, ils s’avèrent être des concepts creux, théoriquement insoutenables.

Je m’explique : vol, pillage, spoliation ont existé dans différentes formations sociales, la différence spécifique du capitalisme est que la spoliation opère sur la valeur excédante créée par le travail, sur une plus-value qui adopte la forme de capital. Sous le règne de l’argent la spoliation est accumulation de capital, accumulation de capital sur une échelle élargie. Lorsque Marx nomme “accumulation originelle” ou “primitive” la violente expropriation de biens communs qui précède l’instauration du système, il le fait dans un sens téléologique et depuis la perspective de l’accumulation ultérieure proprement dite : celle qui s’appuie sur la propriété privée capitaliste des moyens de production et sur le travail salarié. Accumulation au sens strict de celle pour laquelle le pillage originel est une étape préalable, une prémisse historique. Et c’est seulement en tant que prémisse de la forme supérieure de valorisation qu’une spoliation qui n’est en soi rien de plus que cela peut être qualifié téléologiquement d’accumulation.

Si on récapitule : pour qu’il y ait capitalisme il faut retirer au paysan sa terre, à l’artisan son atelier, il faut retirer au producteur ses moyens de production mais cette spoliation ne devient accumulation de capital que lorsque les ressources privatisées et le travail “libéré” s’emploient de façon capitaliste dans une usine ou une entreprise de n’importe quelle nature.

Depuis la fin du XIXème siècle il devenu clair que l’expropriation basée sur la violence extra-économique, qui était à l’origine du capitalisme, persistait tout au long de son développement en coexistant avec la violence purement économique, –et donc cachée– par laquelle les ouvriers et les autres travailleurs sont dépossédés de leur plus-value. De plus, il devint clair que la société et la nature devaient être violentées de manière réitérée pour que l’argent puisse faire sien, encore et encore, certaines prémisses qui, encore et encore, lui échappaient.

Alors on commença à parler d’“accumulation primitive” persistante, disant ainsi que ce qui était une prémisse historique du système était aussi un moment structurel de toute accumulation capitaliste possible, puisque ni les personnes ni la nature ne peuvent être incorporées par le capital une bonne fois pour toutes. La vertu du terme “accumulation primaire permanente” réside dans le fait que, comme la formule “accumulation primaire” de laquelle elle dérive, elle attire l’attention sur le lien entre la spoliation et l’exploitation salariée canonique. Une articulation qui dans un cas est diachronique, puisqu’il s’agit de moments historiques successifs, et dans un autre cas est synchronique, puisqu’il s’agit de moments structurels coexistant.

En revanche, dire que la spoliation est accumulation suggère qu’elle l’est en soi, laissant flou le lien entre la privatisation de certaines ressources et sa valorisation par le travail. La clé de l’accumulation de capital a été, est et sera la plus-value. La confusion augmente lorsque Harvey, conscient du lien inévitable entre dépossession et accumulation sur une échelle élargie, lorsque malgré tout il les aborde comme s’il s’agissait de deux formes distinctes et séparables de la valorisation de la valeur :

Durant la période 1945-1973 […] prévalait l’accumulation sur une échelle élargie […] pour la période postérieure à 1973 […] l’accumulation par dépossession est passée au premier plan comme contradiction principale dans l’organisation impérialiste de l’accumulation de capital. […] Sur la période actuelle s’est produit un déplacement de l’accumulation par l’accumulation sur une échelle élargie à l’accumulation par dépossession (Harvey, 2007 : 133-136).

Mais non. Spoliation patrimoniale et exploitation par le travail ne sont pas deux formes d’accumulation, elles sont deux moments distincts d’une seule vraie valorisation capitaliste. La violence qui dépossède les communautés des biens ne serait pas de l’accumulation sans la violence qui nous dépossède de notre travail, qui nous dépossède de la valeur créée par notre travail. La clé de la spoliation, la clé de la violence primaire est l’exploitation du travail, l’extraction de la plus-value qui en sont à la fois les prémisses historiques et les moments structurels.

Le lien entre expropriation et accumulation requiert pour son éclaircissement l’emploi du concept de rente, que le propre Harvey aborde dans un entretien avec Claudia Composto (2012) en se référant au fait que le procès d’accumulation ne se termine pas avec la spoliation mais qu’il commence à peine. Et oui, pour expliquer comment la spoliation devient une source d’accumulation nous avons besoin de la notion de rente : le surprofit que génère la privatisation de biens naturels rares comme la terre fertile, l’eau douce, les couches pétrolifères, les réserves minières, les territoires stratégiques, les bandes de spectre électromagnétique. Rente que ne produit pas la terre du fait d’être fertile, ni le pétrole pour son potentiel énergétique, ni le fer ou le cuivre pour ses usages industriels… mais l’investissement de capital pour ces ressources, puisque la rente n’est rien d’autre que la plus-value ; la plus-value extraordinaire à laquelle certains accèdent grâce à l’appropriation excluante de ressources naturelles rares. La rente est le profit de monopole qui permet à certains capitaux d’extraire de la bourse commune des quantités de plus-value disproportionnées aux montants de son investissement. La spoliation de terres, eaux, bois culmine là où terminent toujours les cours du capital : dans la spoliation de plus-value.

*

La violence et la spoliation opérées par le capitalisme dans sa périphérie incluent l’appropriation de patrimoine familier et commun : terres, eaux, bois… biens territoriaux dont la privatisation préoccupe, avec raison, ceux qui traquent les dégâts de l’accumulation par dépossession. Néanmoins l’offensive de l’argent ne blesse pas seulement les individus en tant que possesseurs, mais les agresse aussi en tant que travailleurs. Cependant, la prédation laborale est peu traitée par certains des critiques de la spoliation systémique peut-être parce qu’elle se situe dans le contexte d’excentrement de l’accumulation sur une échelle étendue et pas sur la dépossession qui est aujourd’hui centrale (Harvey dixit).

Ça n’est pas le cas de Rosa qui insiste sur les turpitudes du capitalisme périphérique qui ont à voir avec l’exploitation génocidaire des travailleurs. En ayant pour référence les mines sud-africaines de diamants elle dit : “Ces procédés ont suscité dans les pays coloniaux les formes hybrides les plus étranges entre le salariat moderne et les régimes d’exploitation primitive” (1967 : 279)[3] puis elle se réfère à la “force, la prison, le fouet”. Dans L’impérialisme, Lénine ne s’occupe pas du thème, contrairement à Hilferding dans Le capital financier, où en pénétrant les “méthodes de l’accumulation primitive” il se réfère à :

l’emploi permanent de la force, du genre le plus infâme, la tromperie et la ruse, sont les moyens de l’accumulation capitaliste. L’esclavage devient de nouveau un idéal économique et par là en même temps cet esprit de bestialité qui passe des colonies aux porteurs des intérêts coloniaux de la métropole[4] […] L’idéologie raciste est ainsi une justification sous déguisement scientifique des ambitions du capital financier, qui s’efforce de prouver par là le caractère scientifique et la nécessité de son action[5] (1963 : 359, 379).

Á cela il faudrait ajouter qu’entre autres châtiments corporels comme couper les mains ou les parties génitales aux rebelles, l’emploi du fouet qu’inventa monsieur Chicote devint indispensable pour que, par exemple, les entreprises de caoutchouc qui opèrent sur les rives du fleuve Congo obtiennent leur quota de latex de la part des natifs. Et de cette manière le chicote, comme les menottes, deviennent, avec la couleur de peau, une part substantive des relations de production coloniales. Travail forcé, violence et discrimination ethniques signalés par les critiques de l’impérialisme qui, un siècle plus tard, n’ont pas disparu. Ainsi, la violence au travail, la racialisation des relations de production et en général les traitements coloniaux, apparaissent comme des pratiques chroniques d’un système capitaliste dont l’oppression est certainement de classe mais aussi ethnique et de surcroît de genre (Bartra, 1996 : 319-356 ; Bartra, 2011 : 72-79).

*

Il y a plus de cent ans l’Etat Indépendant du Congo était la propriété personnelle de Léopold II, roi de Belgique, aujourd’hui la Chine est propriétaire de deux millions et demi d’hectares en République démocratique du Congo. Les siècles passent, les formes changent mais le pillage colonial persiste. Ce qu’écrivait Rosa Luxembourg reste vrai aujourd’hui :

Dans son désir de s’approprier les forces productives à des fins d’exploitation, le capital fouille le monde entier, se procure des moyens de production dans tous les coins du globe, les acquérant au besoin par la force, dans toutes les formes de société, à tous les niveaux de civilisation (ibid : 274)[6].

Mais tout indique que dès le XXème siècle le pillage s’intensifie : pourquoi ? Selon moi, le cruel saccage des ressources naturelles dont nous souffrons depuis des lustres trouve son origine dans la Grande Crise, dans la catastrophe civilisatoire qui nous touche au croisement des millénaires. Effondrement de longue durée qui en essence est une crise de rareté. Ou comme dirait Sartre dans Critique de la raison dialectique, une rareté critique créée par les systèmes sociaux à partir de la rareté originelle.

La Grande Crise n’est pas un problème de surproduction (ou sous-consommation) comme l’est sa dimension économique. Le problème de fond, dans le débâcle de l’époque à laquelle nous faisons face, est l’insuffisance des biens et ressources disponibles par rapport aux nécessités et demandes croissantes ; astringence qui résulte de l’expansion économique à tout prix qui caractérise le capitalisme et du caractère destructif de beaucoup des prétendues forces productives que ce système couve.

Le changement climatique occasionne des pertes agricoles, une réduction des récoltes, la spéculation sur la faim et l’accaparement global de terres, eaux et climats adéquats pour étendre l’agriculture. L’épuisement progressif des combustibles fossiles augmente son coût économique, l’impact environnemental de son extraction et la course pour les énergies alternatives souvent non durables. La demande croissante en minéraux favorise des pratiques exceptionnellement destructrices comme les mines à ciel ouvert. L’expansion des villes et des développements touristiques créent des batailles pour des potentiels terrains d’urbanisation et d’expropriation de ses possesseurs originaux…

La rareté relative des ressources et des produits nécessaires augmente leurs prix et avec eux les bénéfices de ceux qui en possèdent le monopole, les élabore et spéculent sur leur rareté. Et lorsqu’il s’agit de ressources naturelles non renouvelables et de leurs dérivés immédiats, ces bénéfices extraordinaires se fixent sous la forme de rente. Rentier, spéculatif, parasitaire et prédateur sont les termes qui définissent le capitalisme de la Grande Crise.

Dans Hambre y Carnaval, j’ai formulé le raisonnement suivant :

Dans le capitalisme spéculatif –qui est le capitalisme réellement existant– l’argent rentier opère une triple exaction. La première est le pillage de ceux qui sont dépossédés des biens, savoirs et autres conditions dont dépend leur vie productive, sociale et spirituelle ; violence primaire qui est la prémisse permanente de l’accumulation. La seconde est l’exploitation des travailleurs –salariés ou non– qui sommes dépossédés par différentes voies d’une part de la valeur créée par notre effort ; violence structurelle par laquelle culmine –en termes logiques– le procès de valorisation du capital. Ainsi, ce qui commence comme dépossession se conclut comme exploitation, et en son cours ces deux dimensions sont inséparables. Dans les deux moments signalés, la spoliation est exercée par le capital sur les personnes : en tant que possesseurs et utilisateurs d’abord, et en tant que travailleurs ensuite. En revanche, la troisième exaction –proprement rentière– est exercée par les capitaux particuliers, qui privatisèrent à leur faveur des biens rares non reproductibles comme marchandises, ou des marchés qui par leur nature empêchent les règles de la concurrence, sur le reste des capitaux exclus de tels monopoles ; ici la spoliation se présente sous la forme d’une répartition inégale ou “inéquitable” de la plus-value –si un tel terme convient pour qualifier la ruée des pirates de l’argent pour le butin– puisque, en plus de valoriser son investissement productif, les capitaux rentiers valorisent aussi leur propriété ou contrôle excluant sur les biens, connaissances et marchés. La première et la seconde exaction correspondent à des relations antagoniques d’exploitation alors que la troisième se situe dans le domaine de l’échange inégal entre capitaux et, même si elle peut être aigüe et explosive, elle n’est pas antagonique.

Comme l’exploitation du travail est un procès global dans lequel tous les capitaux lèsent tous les travailleurs, de même l’exploitation qui comporte spoliation et rente implique l’ensemble des expropriés-exploités et l’ensemble des expropriateurs-exploiteurs. Il est vrai qu’au moment de l’expropriation, qui est sa prémisse, l’accumulation rentière blesse immédiatement certains groupes spécifiques des dépossédés, mais dans l’exploitation du travail où elle culmine, nous en tant que travailleurs participons tous : tous ceux qui, par notre activité –manuelle ou intellectuelle, salariée ou domestique, commerciale ou d’auto-consommation– contribuons directement ou indirectement à la création sociale de valeur.

Dans l’ordre du temps, la modalité spécifique d’exploitation propre au capitalisme rentier a deux moment successifs, le premier dans lequel pour la force exercée sur les personnes comme possesseures (une force qui peut être physique, économique, légale, institutionnelle et même morale) le capital privatise les biens, savoirs ou marchés, et le second dans lequel par une compulsion similaire, mais exercée sur les personnes en tant que travailleuses, celles-ci sont directement ou indirectement obligées de valoriser par le travail au bénéfice d’un expropriateur les biens expropriés. De sorte que si l’accumulation primitive analysée par Marx est une prémisse historique de l’accumulation proprement capitaliste sur une échelle étendue, le pillage permanent est une prémisse structurelle de l’accumulation sur une échelle étendue rentière, consubstantielle au capitalisme contrefait réellement existant (2013 : 51-52).

Le capitalisme des temps de la Grande Crise est de nouveau un capitalisme férocement territorial parce qu’en ces temps de rareté la privatisation des ressources naturelles offre d’énormes rentes ; mais c’est aussi un capitalisme radicalement déterritorialisé puisque lorsque tombent les bénéfices de l’investissement productif il n’y a pas de meilleure affaire que la spéculation financière. Le capitalisme d’aujourd’hui est financiero-rentier. Et aux deux extrêmes : l’éthéré et le rocailleux, l’argent est prédateur et destructeur. Les rentes sont directement proportionnelles à la rareté, de sorte que le capitalisme rentier gagne plus lorsque la rareté de ce qui est monopolisé augmente. Il convient aux rentiers d’approfondir la rareté de biens vitaux, qu’ils voient comme une opportunité pour les affaires. Le capitalisme rentier est un capitalisme suicidaire.

*

Lire la suite (3) 


[1] Idem.

[2] Ibid. p. 142

[3] Dans l’édition française (numérique par Jean-Marie Tremblay) sur le site www.marxist.org, Luxembourg, Rosa (1913) L’accumulation du capital, p. 141.

[4] Hilferding (1910) p. 194

[5] Ibid. p. 203

[6] Luxembourg (1913), p. 138


Bibliographie 

Amin, Samir (1974) La acumulación a escala mundial. Siglo XXI, Madrid.

Arendt, Hanna (2013) Los orígenes del totalitarismo, Taurus, México.

Bartra Armando (1996) El México bárbaro. Plantaciones y monterías del sureste durante el porfiriato, El Atajo, México.

        (2011) “Teoría y práctica del racismo”, dans Ciencias 60-61, octobre 2000-mars 2001, México.

        (2013) Hambre. Carnaval. Dos miradas a la crisis de la modernidad, UAM Xochimilco, México.

Composto, Claudia et Rabasa Magalí (2012) “Nuevo imperialismo y cambio social : entre el despojo y la recuperación de los bienes comunes, entrevista con David Harvey” dans Nostromo 5, PUCM-CEL, 2011-2012.

Harvey, David (2007) El nuevo imperialismo, Akal, Madrid.

Hilferding, Rudolf (1963) El capital financiero, Tecnos, Madrid.

Mill, John Stuart (1978) Principios de economía política, Fondo de Cultura Económica, México.

Oxfam (2012) “Our Land, Our Lives : Time Out on the Global Land Rush” sur www.oxfam.org


Source : “Rosa Luxemburgo : Violencia y despojo en los arrabales del capital” de Armando Bartra (p. 187- 191) dans Sánchez Daza et al., Reproducción, crisis, organización y resistencia. A cien años de La acumulación del capital de Rosa Luxemburgo, 2014, BUAP Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, México. Disponible en ligne sur le site du CLASCO

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