Rosa Luxembourg : Violence et spoliation dans les périphéries du capital (3)

 

Armando Bartra

 

Accumulation originelle permanente est une oxymore plausible dont l’incontournable complément est un autre paradoxe : l’Etat d’exception permanent qui nous étouffe. Si l’accumulation primitive chronique est une violence dans la sphère de l’économie, l’Etat d’exception perpétuel est une violence dans la sphère du droit et de la politique. Ce fut l’incontournable Walter Benjamin qui, face à l’urgence du fascisme, attira l’attention sur la perversion qu’implique le fait que le violence souveraine qui est fondatrice du droit, soutien institutionnel de celui-ci et moyen exceptionnel pour le restaurer, devienne un recours continu dans les sociétés modernes comme dans les sociétés européennes de la moitié du XXème siècle. “La tradition des opprimés –écrit Benjamin– nous apprend que ‘l’état d’exception’ dans lequel nous vivons maintenant est en réalité la règle. Le concept d’histoire auquel nous arrivons doit être cohérent avec lui” (2008 : 43). Des années plus tard, durant la présidence étatsunienne de Bush fils, Giorgio Agamben reprend l’idée de l’allemand en soutenant que : “l’aspect normatif du droit peut être ainsi impunément oblitéré et contredit par une violence gouvernementale qui, ignorant extérieurement le droit international et produisant internement un état d’exception permanent, prétend cependant être en train d’appliquer le droit” (2010 ; 155-156).

Violence économique permanente et violence politique discrétionnaire chronique, dont le complément est une violence morale quotidienne qui imprègne même les coins les plus cachés de notre existence. Et ici c’est Foucault qui nous apporte les concepts :

Si le dévelop­pement des grands appareils d’État, comme ins­titutions de pouvoir, a assuré le maintien des rapports de production, les rudiments d’anatomo- et de bio-politique, inventés au XVIIIe siècle comme techniques de pouvoir présentes à tous les niveaux du corps social et utilisées par des institutions très diverses (la famille comme l’armée, l’école ou la police, la médecine individuelle ou l’administration des collectivités), ont agi […] comme facteurs de ségrégation et de hiérarchisation sociale, agis­sant sur les forces respectives des uns et des autres, garantissant des rapports de domination et des effets d’hégémonie […] L ‘investissement du corps vivant, sa valori­sation et la gestion distributive de ses forces ont été à ce moment-là indispensables (Foucault, 1977 : 170-171) [16].

Comme les formes primitives d’appropriation économique de richesse se perpétuent en s’entrelaçant avec les formes matures d’accumulation, la vie politique institutionnelle régulée par le droit s’entrelace avec les pratiques extralégales auxquelles s’ajoute l’insidieuse violence du biopouvoir. Les “formes hybrides les plus étranges” dans lesquelles sont engluées les mécanismes d’exaction propres au “système moderne” avec ceux propres aux “régimes primitifs”, que Rosa Luxembourg trouvait dans les périphéries d’un capitalisme en expansion, se multiplient dans la grotesque mêlée de normes et viols à la norme, de régularités et perversion des régularités propre d’un ordre bigaré et grotesque où ce qui est primitif est permanent, l’exception est la règle et le pire pouvoir est le plus petit : le biopouvoir d’encoignure mais omniprésent.

*

L’impérialisme, ensuite le fascisme et plus tard le capitalisme (canaille) de la fin du XXème siècle –souvent appelé néolibéral– ont rendu évident pour des penseurs critiques comme Hilferding, Luxembourg, Lénine, Benjamin, Arendt, Harvey et Agamben, pour ne citer que ceux que j’ai mentionné ici, que l’ordre de l’argent est en soi contrefait et difforme. Et avec le temps, ceux qui au début étaient vus comme des restes “précapitalistes”, comme des héritages du vieux régime refonctionnalisés pour le nouveau, commencent à être pensés comme des parties constitutives d’un système qui à la fois couple les relations socioéconomiques, reproduit la plus bigarée et perverse diversité de liens économiques, politiques et sociaux. Mélange diversifié dont le trait commun et permanent est la violence et la spoliation.

Beaucoup des critiques, entre autres Marx, Mill et Luxembourg trouvent des explications immanentes au malveillant baroquisme périphérique en soutenant qu’il s’explique par la nécessité de contrer la baisse tendancielle du taux de profit ou simplement de réaliser de la plus-value.

Il y a effectivement de cela. Mais je préfère penser que la contrefaçon chronique répond également à une explication que nous pourrions appeler externe : la société et la nature –dans le fond, le même réseau–, facteurs primordiaux de toute production imaginable et certainement de la capitaliste, peuvent être privatisés et marchandisés, mais ils ne sont jamais complètement immergés dans l’argent. La reproduction naturelle sociale peut subir une intervention, peut être déséquilibrée, distortionnée mais jamais réduite à un procès de production comme les autres. Les personnes et la nature ne sommes pas des marchandises et pour nous incorporer au marché il faut nous forcer, nous violenter. Nous violenter encore et encore parce que nous résistons encore et encore. Et le jour où nous ne résistons plus c’est que nous sommes morts… et la fonction est terminée.

Soumettre des communautés humaines et des écosystèmes naturels à la logique de la valorisation du capital c’est leur faire violence et violenter le propre capital qui doit tolérer ses facteurs de production réticents : les ressources naturelles rares, inégales et mal distribuées génèrent des distorsions sur le marché, les rentes ; malgré les révolutions technologiques la production agricole dépend toujours de la fertilité de la terre, de la disponibilité de l’eau, des variations du climat, des saisons de l’année et des cycles biologiques, de sorte que la généralisation de l’agriculture industrielle continue d’être un rêve capitaliste inaccompli ; la force de travail devint marchandise et tous, ou presque tous, nous devons vendre nos énergies, talents et capacités, mais le salaire, la journée et les conditions de travail ne sont pas automatiquement fixés par le marché mais par la résistance des salariés, et donc dépendent de facteurs culturels et de la corrélation de forces, de sorte que le marché du travail prétendument pur est traversé par des distorsions d’ethnie, de genre, d’âge, …

L’histoire du capitalisme est l’histoire de la résistance au capitalisme, écrivit Karl Polanyi dans La grande transformation. Le venin de l’argent créer son propre antidote ai-je écris dans El hombre de hierro. Et cette résistance, cet antidote qui sont à la fois internes et externes, font que le capitalisme ne se développe de la seule manière dont il le peut, comme un capitalisme contrefait, difforme, bigarré comme un ordre grotesque dans lequel coexistent “les formes hybrides les plus étranges”, comme l’a écrit Rosa Luxembourg il y a cent ans dans L’accumulation de capital.

*

Rosa Luxembourg a fait reposer la reproduction de capital sur les périphéries du système en soutenant que c’est dans ce qu’on appelle périphérie où se trouve la clé de l’accumulation. Cela signifie que les peuples de la périphérie soumis à des spoliations et pillages, et les travailleurs excentrés sujets à des formes “précapitalistes” d’exploitation, sont les maillons fondamentaux de l’ordre de l’argent. Nous pourrions donc attendre que cette intuition d’ordre structurel se reflète dans la pensée politique de la polonaise. Ce n’est pas le cas.

Pour Marx et les marxistes de la seconde moitié du XIXème siècle et des débuts du XXème siècle, ce fut un grand défi politique et intellectuel de répondre aux preuves qu’une part croissante de la rébellion sociale et des énergies contestataires ne se déployaient pas dans le cœur du système mais dans sa périphérie. D’une part ledit problème colonial et la légitimité des nationalismes et d’autre part ladite question agraire et les hypothèses sur le plus ou moins grand potentiel révolutionnaire des paysans, correspondent à ce domaine de préoccupations. Face aux vagues successives d’insurrection rurale, les marxistes russes, avec à leur tête Lénine, ont tant bien que mal trouvé un chemin pour ouvrir la voie à la question des nationalités et l’incontournable alliance ouvrière-paysanne. Une voie rénovatrice et hétérodoxe qui, sur ces deux questions, réveilla les critiques hostiles de la communiste polonaise.

En 1918, depuis la prison, Rosa célèbre le triomphe de la révolution russe mais elle se démarque parmi ceux qui en considèrent les dérives. L’une est la reconnaissance du droit à l’autodétermination des nationalités ; sur cela elle soutient que “la phraséologie sur l’autodétermination et l’ensemble du mouvement nationaliste […] constitue le plus grand danger pour le socialisme international” (1970 : 201). L’autre est la reconnaissance du caractère stratégique des paysans dans la révolution et par conséquent de la légitimité d’une réforme agraire qui leur octroieraient la terre, politique à laquelle elle s’oppose puisqu’elle voit dans le moujik un personnage conservateur “de profondes croyances religieuses, passif face à la souffrance, connaisseur d’un seul désir : posséder plus de terre” (1981 : 40) ; en particulier sur la remise de terres exigée par les paysans et impulsée par les bolcheviques au pouvoir, la polonaise considère qu’il “accumule des obstacles indépassables pour la transformation socialiste des relations agraires” (1970 : 193) et il soutient qu’avec elle se “créa une nouvelle et puissante couche d’ennemis populaires du socialisme à la campagne, ennemis dont la résistance sera beaucoup plus dangereuse et ferme que celle des grands nobles propriétaires terriens” (ibid. : 195).

Il est paradoxal que ceux qui soutiennent que “dans son désir de s’approprier les forces productives à des fins d’exploitation, le capital fouille le monde entier, se procure des moyens de production dans tous les coins du globe, les acquérant au besoin par la force, dans toutes les formes de société, à tous les niveaux de civilisation” (1967 : 274) valorisent si peu le potentiel révolutionnaire des peuples et des classes qui dans les périphéries du système sont soumis à la violence et à la spoliation.

C’est seulement de l’Europe et uniquement des nations capitalistes les plus vieilles que peut venir, en temps voulu, le signal de commencement de la révolution sociale qui libérera les nations. Seuls les ouvriers anglais, français, belges, allemands, russes et italiens peuvent ensemble diriger l’armée des exploités et des opprimés (1970 : 141).

Rosa écrivait cela en prison, en 1915, alors que dans le monde se déployaient les deux grandes révolutions paysannes par lesquelles débuta le XXème siècle. Cette année là en Russie, l’écho des grandes insurrections de 1913 dirigées par les moujiks n’était pas encore éteint et au Mexique les armées paysannes de Villa et Zapata entraient triomphantes dans la capitale. Malices de l’histoire qui rendent prophétique le regret de la communiste polonaise : “La vie joue avec moi à un éternel cache-cache […] elle n’est pas […] où je me trouve, mais autre part”.

San Andrés Totoltepec, México, mai 2014


[16] Foucault, Michel (1976) Histoire de la sexualité. La volonté de savoir, Gallimard, p. 185-186. Sur : https://monoskop.org/images/e/ed/Foucault_Michel_Histoire_de_la_sexualite_1_La_volonte_de_savoir.pdf


Bibliographie

Agamben, Giorgio (2010) Estado de excepción, Adriana Hidlago, Buenos Aires.

Benjamin, Walter (2008) Tesis sobre la historia y otros fragmentos, Itaca-UACM, México.

Foucault, Michel (1977) Histoire de le sexualité I, Siglo XXI, México.

Hilferding, Rudolf (1963) El capital financiero, Tecnos, Madrid.

Lenin, Vladimir Ilich (1975) El imperialismo, fase superior del capitalismo. Ediciones en lenguas extranjeras, Pekin.

Luxemburgo, Rosa (1981) Escritos sobre arte y literatura, Arte y literatura, La Habana.

            (1967) La acumulación del capital, Grijalbo, México.

            (1976) Obras escogidas II, Pluma, Bogotá

Marx, Carlos (1956) El capital I, Fondo de Cultura Económica, México.

Mill, John Stuart (1978) Principios de economía política, Fondo de Cultura Económica, México.


Source : “Rosa Luxemburgo : Violencia y despojo en los arrabales del capital” de Armando Bartra (p. 187- 191) dans Sánchez Daza et al., Reproducción, crisis, organización y resistencia. A cien años de La acumulación del capital de Rosa Luxemburgo, 2014, BUAP Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, México. Disponible en ligne sur le site du CLASCO

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