Libéralisme et socialisme

 

Adolfo Sánchez Vázquez

Je voudrais aujourd’hui concentrer mon attention sur la longue et vaste polémique entre libéralisme et socialisme.

Effectuant la saine distinction entre ce qu’une idéologie prétend être et ce qu’elle est effectivement, nous voudrions souligner dès à présent que le libéralisme se considère lui-même comme une idéologie de la liberté. C’est cette idée basique qui poussa la bourgeoisie révolutionnaire du XVIIIe siècle à affronter le despotisme et qui encouragea les mouvements d’indépendance latino-américains et les libéraux qui poursuivirent durant le XIXe siècle un projet de progrès et de modernisation ou de développement national indépendant en Amérique latine. Cette valeur suprême qu’est la liberté est comprise par le libéralisme comme liberté de l’individu et repose sur deux présupposés. Le premier est celui d’une nature égoïste, compétitive et agressive commune à tous les individus du genre humain. Le deuxième renvoie à la propriété privée comme condition, cadre et institution indispensable à la réalisation effective de la liberté de l’individu. Il n’y a pas, et il ne peut y avoir, de liberté individuelle sans propriété privée. Il ne s’agit pas ici d’un principe parmi d’autres mais de la pierre angulaire de l’idéologie libérale, que ce soit dans sa forme classique (de Locke à Adam Smith) ou dans sa forme actuelle néolibérale (celle de Hayek par exemple). De cette association entre liberté et propriété découlent d’autres caractéristiques essentielles du libéralisme telles que : 1) l’exaltation de la compétition au sein de la lutte pour le gain et l’utilité ; 2) la fétichisation du marché comme sphère propre et nécessaire à cette compétition ; 3) la revendication du travail pour son aspect positif, puisque grâce à lui s’acquiert et s’accroit la propriété privée ; 4) l’exaltation de l’individu comme un absolu exigeant d’être protégé par l’Etat et les institutions publiques.

En tant qu’idéologie de la liberté et de la propriété privée, le libéralisme se meut sur deux plans liés entre eux – le politique et l’économique – même si, comme le démontrent les expériences historiques récentes, il n’y a pas toujours une parfaite symétrie entre eux. Qu’entendons-nous par chacun de ces deux plans ? Selon l’idéologie libérale, les principes du libéralisme politique sont : 1) la limitation du pouvoir étatique comme garantie de la liberté de l’individu ; 2) la sujétion des gouvernants et des gouvernés à la loi ; 3) la démocratie représentative comme garantie de la participation des individus aux questions publiques (certes, en tant qu’égaux en droits, tous peuvent participer à ces questions publiques mais néanmoins tous ne peuvent pas participer à tout ; paraphrasant Bobbio, nous pourrions dire que pour les non propriétaires, ou dépossédés, la démocratie s’arrête aux portes de l’usine dans laquelle les décisions appartiennent au propriétaire) ; 4) la division des pouvoirs ; 5) la rotation et réélection du gouvernement ou l’alternance et la succession régulée du pouvoir. Sur le plan économique, le principe basique du libéralisme est celui de la liberté d’entreprendre, de commerce et d’acquisition de propriété. Ses corolaires en sont donc : le marché généralisé et la limitation de l’intervention et de la régulation de l’économie de libre marché par l’Etat ou toute instance publique.

Les principes basiques du libéralisme considérés sur ce double plan – principes que, sur le plan économique, le néolibéralisme pousse sans tabou jusqu’à ses ultimes retranchements – entrainent la subordination de l’égalité et de la justice sociale à la liberté. L’inégalité et l’injustice, de même que la misère matérielle et spirituelle qui leur est liée, ne sont donc pas niées et sont même acceptées comme un phénomène naturel du système (Adam Smith) ou comme une affaire privée dans laquelle l’Etat ne doit pas intervenir (Hayek). La protection sociale étatique est ainsi considérée par Hayek comme le début de la tyrannie. La liberté devient incompatible avec l’égalité et la justice sociale.

Depuis sa naissance il y a trois siècles, le libéralisme n’a jamais délaissé le devant de la scène, que ce soit en termes d’idées ou de pratiques. Nous avons déjà rappelé ses mérites dans la lutte contre le despotisme et dans les mouvements de libération latino-américains. On ne peut pas ignorer l’importance historique de ses principes politiques, au même titre qu’on peut pas non plus nier ses limites et son incompatibilité avec l’égalité et la justice sociale. Nous pouvons encore moins contester l’existence, même si elle n’est pas déterminante, d’un certain libéralisme, portés par des théoriciens tel que John Stuart Mill par le passé ou Bertrand Russel qui défend aujourd’hui la liberté sans pour autant la subordonner à la propriété privée, qui a prétendu dépasser cette incompatibilité, s’approchant alors de positions socialistes.

Néanmoins, dans la société industrielle contemporaine, nous observons que non seulement nous n’avons pas pu dépasser lesdites limites du libéralisme mais que par ailleurs ses principes et ses valeurs s’affaiblissent, quand ils ne disparaissent pas tout simplement. La massification, la manipulation et la colonisation des consciences convertissent la liberté de l’individu en pure rhétorique ; les libertés concrètes (d’expression ou d’information), concentrées dans les mains du pouvoir politique et économique, deviennent chaque fois plus étroites et vides ; le libre marché finit par s’agenouiller devant le commerce transnational. Quant à la justice sociale, le néolibéralisme se charge de balayer les miettes qu’il en restait sur la table libérale.

Tout cela revient donc à dire que le principe de liberté de l’individu, entendue comme autoréalisation en conditions d’égalité et de justice sociale, doit finalement être protégé de ce même libéralisme. Il devient alors nécessaire de mobiliser une autre alternative sociale qui soit capable de mettre l’accent sur la valeur suprême que représente la liberté humaine, réelle. Cette alternative continue de correspondre au socialisme, en tant que critique de la société existante et projet d’une nouvelle société dans laquelle les hommes dominent leurs conditions d’existence. Au même titre que le libéralisme, le socialisme présuppose une condition de la nature humaine mais contraire à celle égoïste, compétitive et agressive de l’idéologie libérale. Par son caractère historico-social, le socialisme n’accentue pas unilatéralement l’égoïsme ou l’altruisme. Il n’ignore pas la dimension compétitive et cupide de « l’homme, loup pour l’homme » (Hobbes) mais la voit comme une dimension historique propre à la société bourgeoise. Loin de décréter que la propriété privée est le fondement de la liberté en général, il considère que celle-ci est le fondement d’une certaine forme de liberté : celle de l’individu égoïste, bourgeois. En cela, le socialisme est inséparable de l’abolition de la propriété privée concernant les moyens de production comme condition nécessaire même si insuffisante – comme le démontre la récente expérience historique de la liberté humaine de l’individu réel – de la liberté humaine. Néanmoins, en promouvant cette liberté, le socialisme rejette l’individualisme qui, en séparant l’individu des conditions historiques et sociales de son existence, en fait un absolu. De même, il s’oppose non pas aux libertés spécifiques et à la démocratie, mais à leur caractère restreint, et parfois purement rhétorique, qu’elles acquièrent avec le libéralisme.

L’utopie socialiste s’alimente de la critique du capitalisme libéral et opère cette critique en reconnaissant le rôle des relations de propriété dans le sort de la liberté. Pour autant, le socialisme ne relie pas fatalement le destin de la liberté à la généralisation du principe de propriété privée. Il le raccorde au contraire à la propriété sociale des moyens de production, comme propriété sujette aux nécessités et au contrôle de la société, ce qui n’exclut pas d’autres formes de propriété, y compris la propriété privée. Finalement, si le libéralisme sacrifie la justice sociale à sa liberté, le socialisme voit dans cette justice et dans l’égalité sociale la condition nécessaire à la liberté de l’individu réel.

Voilà en quoi consiste, à grands traits, l’idéologie socialiste d’inspiration marxienne qui inspira la longue lutte du mouvement ouvrier, qui encouragea l’Etat providence à protéger socialement les travailleurs et qui constitua le point de départ des bolcheviques qui, après avoir conquis le pouvoir, tentèrent de construire une alternative socialiste au capitalisme. Il est impossible de nier aujourd’hui la part importante revenant aux luttes inspirées par l’idéologie socialiste en termes d’acquis sociaux pour les travailleurs ainsi que dans les avancées en matière de reconnaissance et expansion des libertés basiques et des droits politiques. Il n’est pas non plus possible de nier la part qui lui revient dans l’essor d’un Etat social, même si elle n’a pas réussi à affecter profondément la structure économique et sociale du système. Finalement, si l’on relie l’idéologie socialiste au processus historique ouvert par la révolution russe de 1917, il faut reconnaître que la tentative de construire une société socialiste donna lieu – pour des raisons que nous n’avons pas le temps d’évoquer ici – à une formation sociale atypique, ni capitaliste, ni socialiste, qui restaura finalement sous de nouvelles formes les vieilles relations de domination et d’exploitation. Dans cette société – appelée socialisme réel – l’abolition de la propriété privée conduisit à la propriété étatique absolue ; l’élimination du marché à une économie totalement planifiée ; l’omnipotence de l’Etat et du collectivisme bureaucratique à la disparition de l’individu et à l’exclusion des libertés de tout type tandis que le régime du parti unique rendit par ailleurs impossible toute forme de démocratie. En résumé, le prétendu socialisme fut finalement la négation même des principes et valeurs portés par l’idéologie socialiste en tant qu’idéologie de liberté, d’égalité, de démocratie effective et de justice sociale.

Que reste-il donc de la relation antagonique entre socialisme réel et libéralisme ? En réalité, ce socialisme irréel n’a pas réellement dépassé les limites que le libéralisme oppose à la liberté de l’individu et aux libertés basiques, de même qu’il n’a pas non plus résolu les problèmes d’inégalités et d’injustice sociale. Loin d’enrichir et d’étendre les libertés et les droits que le libéralisme reconnaissait, bien qu’avec des limites et des lacunes, ces droits et ces libertés disparurent complètement sous le socialisme réel. Pour ce qui est de l’injustice et des inégalités, délaissées par le libéralisme, elles réapparurent via la concentration du pouvoir économique et politique dans les mains de la bureaucratie et, par conséquent, de la division de la société en classes. Pour ce qui est de la démocratie libérale ou représentative, dont l’abolition par les bolcheviques fût critiquée dès le premier moment par Rosa Luxemburg, elle fût non seulement appauvrie et réduite mais, comme Rosa le prédit, cet appauvrissement déboucha sur la négation de toute forme de démocratie.

De cette manière, le sacrifice de la liberté avec lequel on prétendait justifier l’égalité et la justice sociale finit par ruiner tous ces principes, aucun ne pouvant prospérer dans une société totalitaire. En conclusion, si nous situons le libéralisme et le socialisme réel dans le processus historique – complexe, contradictoire et douloureux – de l’émancipation humaine, ce prétendu socialisme, loin de dépasser les failles et limites du libéralisme, demeura historiquement et socialement à un niveau plus bas.

Cependant, le solde négatif de cette expérience libératrice n’absout pas le libéralisme, ni comme idéologie, ni comme pratique, des limites d’une liberté destinée aux socialement privilégiés et d’une démocratie et de droits acquérant leur pérennité sur la base de l’inégalité et de l’injustice portées par une féroce économie de marché. De plus, puisque le libéralisme ne fait qu’approfondir et amplifier ces aspects négatifs, sans maintenir – n’allons pas jusqu’à dire enrichir – les aspects positifs, même limités, du libéralisme classique, la critique de cette idéologie, à laquelle s’est confronté le socialisme depuis ses débuts, devient aujourd’hui plus nécessaire que jamais. D’autre part, si la liberté et la justice continuent d’être des valeurs suprêmes, raison pour laquelle continue d’être nécessaire l’utopie d’une société où la justice n’est pas sacrifiée au prix de la liberté (comme le fait le libéralisme) ou inversement (comme l’a fait le socialisme réel, avec le résultat que justice comme liberté soient niées), le socialisme, comme projet d’une société libre et juste à la fois continue d’être – malgré l’effondrement de ce qui sans l’être s’est présenté comme tel – une alternative sociale valide, digne d’être désirée et poursuivie. Elle est valide car elle se situe, moralement et socialement, à un niveau supérieur à celui atteint tant par le libéralisme que par le prétendu socialisme réel.


Source : Marxismo crítico

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