Les enseignements de Marx : éducation populaire et formation politique

Hernán Ouviña

 

Bien que cela puisse paraître redondant, il est fondamental de rappeler comment la longue tradition du marxisme révolutionnaire a su faire de la formation et de l’éducation populaire un point central de la démarche militante. En particulier parce que, bien que cela paraisse paradoxal, dans des conjonctures défavorables comme celle que nous vivons en Amérique latine, dans des moments où la mobilisation populaire est constamment dans les rues, les processus de formation, d’analyse et d’étude, de lecture et de recherche sur la réalité que l’on prétend transformer sont assignées –à quelques exceptions près– à une place résiduelle à l’intérieur des organisations de gauche. Et ce alors même que, comme le défendent les approches d’une grande partie du marxisme critique, c’est précisément dans des contextes comme celui que nous vivons actuellement où ce pari pédagogico-politique devient le plus urgent.

Il nous semble qu’il est indispensable de retourner à ceux qui ont constitué une référence fondamentale dans la constitution du marxisme révolutionnaire, en commençant par le propre Karl Marx (1818-1883). En général, prédomine –et ce n’est, selon nous, pas un hasard– la vision de Marx comme un génie solitaire, dédié quasi exclusivement à écrire des livres et des articles derrière un bureau, plongé tel un rat de bibliothèque dans la salle de lecture du British Museum durant des années pour élaborer Le Capital. Cependant, on oublie que de sa jeunesse jusqu’aux derniers moments de sa vie, il a toujours produit, est intervenu et a réfléchi en dialogue constant avec la réalité des luttes qui le stimulaient pour penser et agir comme militant révolutionnaire, et c’est pourquoi nous pouvons le définir comme un véritable intellectuel organique des classes populaires.

Dès ses premiers articles de journaux pour dénoncer les conditions de misère et d’exploitation dont souffraient les paysans de Moselle, en passant par l’énorme apprentissage politique qui résulte de ses diverses rencontres et échanges dans une grande partie du continent avec des organisations clandestines, des syndicats et des associations d’exilés, jusqu’à l’élaboration de ses documents et communiqués incendiaires au moment de la révolution de 1848 (parmi lesquels le Manifeste communiste, écrit à la demande de la Ligue à laquelle il participait avec Engels, et dont l’antécédent avait été le Comité de correspondance communiste), nous pouvons dire que sa formation est marquée par le lien étroit avec –et l’apprentissage à partir de l’expérience vitale constituée par– les organisations et mouvements de lutte dans toute l’Europe.

Il serait vain de résumer en détails sa considérable production théorico-politique, mais il est utile de rappeler quelques unes de ses principales productions et moments d’intervention, pour rendre compte de l’importance constante qu’ont eu l’étude et la formation pour Marx. Nous ne pouvons éviter de mentionner les Thèses sur Feuerbach, un brouillon de 1845 dont la longueur est inversement proportionnelle à la densité philosophique et politique, dans la mesure où elle condense en quelques paragraphes une caractérisation profondément révolutionnaire sur la connaissance de la réalité, et postule comme critère de vérité la praxis, qui présuppose une unité indissoluble entre réflexion et action, de même que le rôle actif et dynamique qu’ont les sujets tant dans la compréhension comme –et surtout– dans la transformation du monde. En parallèle de cela, nous pouvons mentionner les textes pédagogiques et de large diffusion populaire sous le format de brochures, comme Travail salarié et capital ou Salaire, prix et profit, qui sont en réalité des conférences qui furent pensées pour l’éclaircissement théorique et la bataille politique, dans le cadre des organisations locales de travailleurs et d’activistes que Marx fréquentait. Son obsession pour faire en sorte que la classe ouvrière puisse accéder aux tomes successifs du Capital au travers de son dédoublement en fascicules séparés distribués à des prix populaires –comme il le laisse entrevoir dans de nombreuses lettres échangées avec Engels et son éditeur– poursuit cette même vocation de formation.

De même, dans l’Association Internationale des Travailleurs (AIT), l’une des propositions qu’il impulsa fut une enquête sur la « situation de la classe ouvrière dans tous les pays, réalisée par la classe ouvrière elle-même », où l’un des points les plus importants était l’éducation du prolétariat en termes mentaux, physiques et technologiques c’est-à-dire dans une perspective intégrale. Extrêmement enthousiaste à l’idée de concrétiser cette proposition rédigée en 1866 (sans hasard, quelques mois seulement avant la publication de la première partie du Capital), Marx dira qu’ « au moment de commencer une si grande œuvre, les ouvriers montreront qu’ils sont capables de prendre leur destin entre leurs propres mains ». En effet, peu de temps avant, à l’occasion de la naissance de l’Association Internationale des Travailleurs, il avait déjà écrit dans son Manifeste inaugural que « Il est un élément de succès que la classe ouvrière possède: elle a le nombre; mais le nombre ne pèse dans la balance que s’il est uni par l’association et guidé par le savoir ».

Il faut également rappeler qu’un autre texte impérissable de Marx, publié plus tard sous le titre de La Guerre civile en France, fut au départ un document politique rédigé par lui à la demande du Conseil général de l’AIT (de fait, ses membres en signèrent la première édition comme “auteurs” collectifs), dans l’objectif de proposer une lecture depuis le point de vue de la classe travailleuse, sur les évènements de Paris pendant l’instauration de la Commune de mars à mai 1871, à tel point que les différentes éditions en anglais et dans d’autres langues –généralement sous la forme de brochures– furent vendues aux ouvriers à des prix réduits et s’épuisèrent rapidement. Il est intéressant de noter que l’interrogation théorico-pratique qui obséda Marx durant presque deux décennies (par quoi substituer l’Etat bourgeois après la conquête et la destruction du pouvoir politique par la révolution ?), ne put recevoir de réponse par lui-même en termes intellectuels et érudits, mais ce furent les dépossédés parisiens en osant “prendre d’assaut le ciel” qui résolurent cette énigme et enseignèrent à Marx –à partir de leur expérience collective et sans recette– la forme politique “enfin découverte” que devait prendre l’autonomie (autogobierno) populaire après la désarticulation du pouvoir étatique et capitaliste.

Durant sa dernière décennie de vie, en plus d’insister sur la nécessité de comprendre et d’analyser les sociétés à partir du principe épistémologique de la totalité (qui implique de concevoir le capitalisme comme un système, sans dissocier, sauf en termes strictement analytiques, les différentes relations complémentaires d’oppression, de domination et de résistance qui le constituent comme tel), Marx s’oppose aux courants qui, comme celui de Lassalle en Allemagne, préconisait la possibilité de construire le socialisme de façon graduelle et depuis l’Etat. Connu comme “Critique du programme de Gotha”, ce manuscrit posthume rédigé en 1875 questionne de façon radicale les noyaux principaux d’un programme politique qui, élaboré dans le cadre de l’unification de deux principales organisations ouvrières allemandes, se trouvait aux antipodes de sa conception révolutionnaire. Face à la proposition des lassalliens de soumettre toute proposition de travail coopératif et d’éducation populaire à la logique étatique, Marx répond indigné : « Une “éducation du peuple par l’Etat” est chose absolument condamnable. Déterminer par une loi générale les ressources des écoles primaires, les aptitudes exigées du personnel enseignant, les disciplines enseignées […] surveiller, à l’aide d’inspecteurs d’Etat, l’exécution de ces prescriptions légales, c’est absolument autre chose que de faire de l’Etat l’éducateur du peuple ! […] c’est au contraire l’Etat qui a besoin d’être éduqué d’une rude manière par le peuple. »

Un an plus tard, il reprendra cette vocation pour la formation, l’étude et la recherche militante, avec la conception et la diffusion d’une “enquête ouvrière”, qui avait pour objet d’enquêter sur la situation d’exploitation dont souffrait la classe travailleuse européenne, mais également de connaître ses conditions de vie et de reproduction au-delà de l’usine, de même que ses formes d’organisation et ses répertoires de lutte. Elaborée en 1880 pour que ce soit les travailleurs eux-mêmes qui la mettent en œuvre sur leurs lieux de travail, cette enquête atteignit plus de 100 questions, dont la majorité étaient des questions “génératrices”, qui cherchaient à encourager, à partir de leur lecture et du débat collectif qu’elles suscitaient, un processus de dénaturalisation et de questionnement de la situation vécue, ainsi que l’auto-conscience de la part des ouvriers eux-mêmes, de leur potentiel comme classe révolutionnaire et aux intérêts antagonistes à ceux de la bourgeoisie.

Ce vieux Marx se chargea même de fustiger, avec Engels, la direction sociale-démocrate allemande qui à l’époque laissait entrevoir sa tendance à la bureaucratisation et commençait à remettre en cause la capacité des travailleurs et travailleuses à se libérer du joug capitaliste sans aucune tutelle. Dans une lettre, longue et prémonitoire, ils dénoncent ceux qui considèrent que « la classe ouvrière est incapable de conquérir elle-même sa propre émancipation » et que « pour l’atteindre elle doit se mettre sous la direction de bourgeois ‘cultivés et riches’, les seuls qui possèdent le ‘temps et les opportunités’ pour s’informer de ce qui est bon pour les ouvriers ». A rebrousse-poil de cette conception paternaliste et verticale, ils diront : « En fondant l’Internationale, nous avons lancé en termes clairs son cri de guerre : “L’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même”. Nous ne pouvons donc pas marcher avec des gens déclarant à cor et à cri que les ouvriers sont trop peu instruits pour pouvoir s’émanciper eux-mêmes et qu’ils doivent être affranchis par en haut, par les philanthropes bourgeois et petits-bourgeois ».

Le 14 mars 1883 sa vie s’éteint définitivement. A partir de ce moment les querelles et les interprétations autour de son héritage seront une constante au sein des gauches (et même hors de celles-ci). Peut-être en le prévoyant, le vieux Marx répondit de façon ironique : « tout ce que je sais, moi, c’est que je ne suis pas marxiste ». Sages paroles que celles-ci à ceux qui prétendaient faire de sa pensée et de sa praxis révolutionnaire un nouveau dogme hors de tout temps et de tout espace.

C’est pour cela qu’il est fondamental de ne pas identifier Marx ni les grand-e-s révolutionnaires (de Lénine et Gramsci à Rosa Luxembourg, de Mariátegui et Amilcar Cabral au Che Guevara) comme des personnes éclairées et omniscientes qui ont éclairé et guidé des organisations et des peuples “ignorants”, sans conscience d’eux-mêmes et simples exécutants d’une stratégie qui leur était incorporée “depuis l’extérieur”. Si dans tous ces cas ils ont joué un rôle important dans leurs processus révolutionnaires respectifs, il vaut la peine de rappeler une des thèses sur Feuerbach écrite par le jeune Marx qui critiquait ces lectures unidirectionnelles qui oublient que « l’éducateur a lui-même besoin d’être éduqué ». C’est pourquoi il serait plus juste d’affirmer que ce fut la praxis collective et le devenir historico-politique dans lequel se sont situés avec créativité et audace comme apprentis-systématisateurs (ou éducateurs-apprenant), qui leur permis de se démarquer comme dirigeants et intellectuels révolutionnaires chacun dans les projets où ils sont intervenus.

Malgré l’incontestable centralité qu’ont eu ces référent-e-s du marxisme pour impulser et soutenir des initiatives de production de connaissance, de recherche militante et d’éducation populaire libératrice, il est indispensable de resituer –en commençant par le propre Marx– tant leurs leaderships comme les apports théorico-pratiques qu’ils ont généré, dans le cadre de processus et sujets collectifs, et en fonction d’une constellation de luttes et d’initiatives émancipatrices, qui constituèrent les véritables écoles dans lesquelles ils se sont forgés comme intellectuels organiques des peuples.

L’impasse de la pensée critique et la dogmatisation ont été un danger constant dans différents projets révolutionnaires pris en charge par les forces de gauche, et qui aujourd’hui prend un nouvel élan dans la conjoncture actuelle. Recourir de nouveau à des auteurs, des courants, des grilles d’analyse et des itinéraires de bouleversement de l’ordre social et politique, qui dans un certain contexte et dans une époque différente ont prospéré ou se sont montrés viables pour caractériser et transformer une autre réalité, devient une tentation et nous épargne l’exercice de penser et agir par nous-mêmes, à partir de l’étude rigoureuse et située de son propre territoire et dans le temps historique que nous prétendons révolutionner.

Comme on le sait, l’histoire ne se répète pas, ou alors comme une farce ou comme une tragédie. De ce fait, face aux séduisantes recettes de manuels et schémas abstraits en ces moments sombres où prime le désarroi et le désemparement théorique, l’énoncé de Mariátegui de ne pas calquer ni copier constitue un phare stratégique, puisque dès lors cette consigne n’implique pas de partir de zéro, mais de brosser à rebrousse-poil et d’assumer la nécessaire actualisation et revitalisation critique des apports de Marx.

Ludovico Silva, l’un des intellectuels vénézuéliens le plus important pour nous former sans manuels, disait que « si les perroquets étaient marxistes, ils seraient des marxistes orthodoxes ». Evidemment, c’est sur la base de l’analyse concrète de notre réalité spécifique –dans laquelle nous agissons et nous intervenons tous les jours– que nous pouvons traduire et (ré)élaborer des concepts et des idées, de même que construire une stratégie révolutionnaire en accord avec les défis que nous réserve notre présent. Il ne s’agit pas, en somme, d’ “appliquer” des schémas ou des catégories préfabriquées, ni de concevoir l’œuvre de Marx comme un système achevé ou un ensemble de vérités irréfutables, mais de recréer ses présupposés et ses bases, à partir de sa confrontation avec la réalité toujours plus complexe dans laquelle nous sommes. Mais, il ne fait aucun doute que : Marx a encore beaucoup à nous apprendre comme “maître de vie”.


Source : Gramsci en América Latina . Nous remercions Hernán Ouviña pour l’aimable autorisation de traduction et publication.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s