L’idée de parti chez Marx

Carlos Pereyra

 

Comme il l’a été signalé à plusieurs reprises, il n’y a pas lieu de prétendre trouver dans l’œuvre de Marx une théorie générale du parti de la classe ouvrière. Malgré l’apparition fréquente du mot parti dans ses écrits, “il serait vain de chercher chez Marx une exposition systématique et complète de la théorie du parti prolétaire, de sa nature, de ses caractéristiques”.[1] La difficulté ne consiste pas seulement en l’absence d’une élaboration systématique de cette théorie, mais également en l’absence –dans l’œuvre de Marx– de certains problèmes (ou questions) que le déploiement postérieur du mouvement ouvrier et le développement de la lutte pour le socialisme révélèrent comme problèmes centraux. En effet, Marx s’est posé de façon insuffisante la question de si le propre processus de maturation du prolétariat, généré par la lutte de classes, suffit pour constituer le sujet révolutionnaire ou si, en plus, il faut compter sur l’intervention d’un facteur externe à ce processus :

Un aspect du parti révolutionnaire –et pas un aspect secondaire- ne fut pas réellement clarifié par Marx. Si nous admettons que, dans l’immédiateté de sa condition, le prolétariat ne peut atteindre une vision d’ensemble du système social, ni promouvoir son écroulement ; nous admettons donc que son action comme classe puisse se développer seulement grâce au dépassement de cette immédiateté, soit au travers de la médiation d’une conscience révolutionnaire, quel est donc le processus, le mécanisme, au travers duquel peut se produire cette conscience ? La conscience de classe peut-elle, sur la base d’une nécessité intrinsèque, murir dans le prolétariat comme un processus spontané d’éléments qui se trouvent déjà présents dans son objectivité sociale et qui deviennent chaque fois plus dominants jusqu’à prévaloir sur les autres éléments originaires qui condamnaient la classe à la subordination et la fragmentation ? Ou une telle conscience représente forcément un dépassement global de l’immédiateté prolétaire, et ne peut murir qu’au travers d’un saut dialectique, de l’action de forces externes et son entrelacement avec l’action spontanée de la classe ? Marx n’a pas affronté ce problème. Bien que sa conception générale de la révolution prolétaire postulait indirectement une certaine solution (celle de “l’élément externe” et non celle de la spontanéité) il n’y a aucun doute sur le fait que les affirmations qui pourraient ou peuvent être utilisées pour fonder une solution opposée ne sont pas rares ni secondaires. Il ne s’agissait pas d’un élément mineur, et ça n’est pas un hasard si la polémique théorique relative à la définition d’une théorie du parti révolutionnaire s’est développée surtout autour de cela. [2]

Si ce vide théorique dans l’œuvre de Marx a nourrit un long débat sur le problème de la relation classe-parti, le sujet devient encore plus complexe dès lors que l’on annonce que ce n’est pas seulement le lien entre prolétariat et parti qui est en jeu mais également celui que maintiennent les autres forces sociales dominées avec l’organisation politique. En effet, l’image de la révolution que Marx forge dérive du schéma binaire exposé dans le Manifeste et qui, d’une façon ou d’une autre, guide toute sa réflexion :

Notre époque, l’époque de la bourgeoisie, se distingue des autres pour un trait particulier : elle a simplifié les antagonismes de classes. De plus en plus, la société toute entière se divise en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes qui s’affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat.

Néanmoins, l’histoire des sociétés capitalistes montre que la tendance à la simplification des relations de classes est contrebalancée par des tendances plus fortes et que, donc, la lutte directe classe contre classe se déroule dans un cadre social bigarré où interviennent de nombreuses autres forces et contradictions sociales. Cela met sur le tapis un problème plus diversifié que la relation simple parti-classe.

Or, en quoi consiste proprement le problème de la relation parti-classe ou, comme il vaudrait mieux dire, parti-forces sociales dominées ? Si l’on s’en tient aux termes du débat, tout semble indiquer qu’il s’agit de discerner si le parti est une formation externe à la classe et, donc, obligé de résoudre la tâche basique de son articulation avec celle-ci et avec l’ensemble des dominés ou si au contraire il est le produit naturel du procès de formation de la classe. Le Manifeste ne semble laisser aucuns doutes sur le fait que Marx incline pour cette seconde version :

les collisions individuelles entre l’ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu’à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. […] Cette union est facilitée par l’accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique […] Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante.

Bien que soit admise la tendance à la centralisation nationale des luttes sociales et, en conséquence, sa transformation en lutte politique, ce n’est pas pour cela que l’on peut accepter que l’organisation du prolétariat comme classe soit équivalente à son organisation en parti politique. Il est clair que dans ce texte Marx utilise l’expression de parti politique avec un sens différent de celui qu’il possède aujourd’hui.

Il ne faut pas perdre de vue l’ambiguïté du terme “parti” à cette époque. Il désigne aussi bien une organisation structurée de façon stricte […] qu’un ensemble peu connexe d’éléments avec plus ou moins d’affinités idéologico-politiques […] que la tendance représentée par une publication, les suiveurs d’une personnalité ou une classe ou fraction de classe considérée dans sa relation face aux autres, etcetera. Marx et Engels font cet usage ambigu du terme, tout comme les autres auteurs de leur temps.[3]

Il ne s’agit pas seulement d’une ambigüité dans l’usage du vocable, d’une imprécision résultant de l’incorporation récente du terme dans le vocabulaire politique, mais du fait que le phénomène même, la forme organique désignée aujourd’hui par le terme parti, n’avait pas encore fait son apparition ou adoptait à peine ses premières manifestations.

L’équivocité du terme parti dans le discours de Marx doit être prise en compte pour ne pas induire des lectures anachroniques, c’est-à-dire, pour ne pas attribuer au vocable une valeur sémantique différente de l’usage que l’auteur lui assigne. Ainsi, par exemple, lorsqu’on lit dans le Manifeste :

Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers […] Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat,

il est clair que dans ces passages la notion parti ne se réfère pas à des institutions organiques comme celles que nous connaissons aujourd’hui, mais à de simples courants idéologico-politiques sans profil précis.

L’ambiguïté du vocable parti dans les textes de Marx ne provient pas seulement, comme nous le disons précédemment, du fait qu’il s’agissait d’une nouveauté terminologique du siècle passé et que le phénomène même d’organisation politique en institutions structurées commençait à peine à se manifester mais aussi de la tentation observable dans ses écrits d’identifier agents (forces) sociales et agents (forces) politiques. C’est pour cela que les termes classe et parti sont interchangeables dans de nombreux passages de son œuvre. On le saisit dans Les luttes de classes en France, où Marx écrit –sur l’instauration de la république durant le gouvernement provisoire de février– que “le prolétariat se mettait immédiatement au premier plan en tant que parti indépendant”. La formulation ne se réfère pas, comme cela pourrait paraître, à une organisation politique spécifique, mais à l’ensemble des formes organiques et actions au travers desquelles le prolétariat intervient dans ce moment historique.

De façon explicite et implicite, cette notion de classe-parti ou parti-classe est une des notions opératoires fondamentales de Marx dans ses grandes analyses de la révolution de 1848, généralement dans les expressions de « parti du prolétariat », « parti de la bourgeoisie », « parti de la petite bourgeoisie », etcetera. Expressions qui ne signifient pas pour Marx qu’a chaque classe corresponde un seul parti (« parti » dans le sens plus courant du terme), mais que la classe, l’ensemble de ses organisations, partis, individus, agit comme « parti » face aux autres classes.[4]

Plus tard, cependant, ces expressions (« parti de la bourgeoisie », « parti du prolétariat », etcetera, employées par Marx dans le sens signalé ont été utilisées dans le cadre d’un schéma restrictif de la relation classe-parti. Ainsi, par exemple, l’affirmation de Staline selon laquelle “là où n’existent pas différentes classes […] il ne peut y avoir différents partis, puisque [un] parti fait partie de [une] classe” s’est convertit en thèse indiscutable. Il est nécessaire de souligner qu’il n’y a aucune raison que la classe doive agir au travers d’un seul parti politique et l’expérience historique montre, au contraire, sa tendance à participer dans divers partis. Mais, il ne suffit pas de reconnaître qu’il n’y a pas de rapport biunivoque entre classes et partis. Il faut aller au-delà et admettre que les classes sont des formations hétérogènes au sein desquelles existent des différences politiques et idéologiques marquées, un développement inégal de la conscience, qui les empêchent d’agir de façon unitaire dans un canal partisan unique. De plus, classe et parti sont des concepts qui opèrent à différents niveaux d’abstractions et renvoient à des moments différents de la réalité sociale, il est donc excessif de dire que les classes comme telles forment des partis et qu’ils sont l’expression ou l’instrument de celles-ci.

Il est clair qu’une telle conceptualisation est très répandue dans le littérature socialiste et qu’Engels, par exemple, dans l’introduction de Les luttes de classes en France définit les partis comme « l’expression politique plus ou moins adéquate de ces mêmes classes et fractions de classe”. Néanmoins, dans une lettre à Bebel le propre Engels note que « la solidarité du prolétariat se réalise en pratique par les groupements les plus divers de parti qui se combattent à mort » et, à la fin de sa vie, il voyait dans le régionalisme antiprussien des zones allemandes catholiques la base du Parti du Centre alors naissant, qui regroupait des éléments de diverses classes. Marx, de son côté, dans le 18 Brumaire considérait que les facteurs idéologiques étaient l’unique cause pour laquelle en 1848 la fraction républicaine de la bourgeoisie affronta le secteur monarchique de cette classe. Ainsi, les intérêts de classe tel qu’ils sont vécus par les membres d’une classe sociale ne sont jamais suffisants pour déterminer de façon univoque l’appartenance à un parti donné. L’hétérogénéité originaire des diverses fractions et noyaux d’une classe mais également les divergences idéologiques se combinent pour conformer un cadre politique qui ne correspond jamais exactement aux divisions de classe. Les agents (forces) qui participent aux relations politiques ne sont pas la traduction exacte des agents (forces) qui interviennent dans les relations de classe (production).

La figure de classe-parti apparaît de façon persistante dans l’œuvre de Marx. Dans sa rédaction du texte relatif aux statuts généraux de l’Association Internationale des Travailleurs adopté au congrès de La Haye (1872) il dit que « le prolétariat ne peut agir en tant que classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct et opposé à tous les anciens partis politiques créés par les classes possédantes ». Il s’agit d’une formule trop brève, et donc confuse, puisque les classes ne se constituent pas d’elles-mêmes en parti politiques et elles ne forment même comme tels les partis. En quoi peut-on affirmer le caractère de classe d’un parti ? Ou il s’agit d’un énoncé empirique descriptif se référant au fait qu’une proportion majoritaire des militants du parti provient d’une certaine classe sociale, ou encore mieux, se référant au fait qu’un pourcentage considérable des membres d’une classe s’identifient avec le parti et reconnaissent dans leur programme un instrument pour la défense de ses intérêts ; ou alors il s’agit d’un énoncé théorique abstrait se référant au fait que les objectifs généraux du parti coïncident avec les intérêts historiques que la théorie attribue à la classe. Les deux plans de la question ne doivent pas forcément coïncider, puisqu’à un certain moment les membres d’une classe peuvent se reconnaître dans un parti qui ne garantit pas l’accomplissement de ses intérêts historiques et, vice-versa, ne s’identifie pas avec un parti qui est engagé avec de tels intérêts.

Dans un effort d’approcher la conception de parti de Marx et celle qui se développe plus tard, surtout à partir de Lénine, on prétend souvent (comme Magri dans le passage retranscrit ci-dessus) trouver dans le discours de Marx l’idée d’extériorité, il est clair que pour lui le parti n’est pas quelque chose d’extérieur à la classe mais la classe elle-même organisée politiquement. Dans La misère de la philosophie Marx synthétise de la façon suivante le processus de formation du parti des travailleurs :

Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte […] cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.

Le seul appui empirique dont dispose Marx pour soutenir cette synthèse en 1847 est le carlisme anglais, soit, un mouvement plus qu’un parti dans le sens moderne du terme. En tout cas, l’évolution postérieure du carlisme ne valide pas la thèse selon laquelle la classe même se constitue en parti politique.

La thèse de l’extériorité est élaborée postérieurement et, malheureusement, avec des énoncés qui l’affaiblissent. Ainsi par exemple, Lénine dans Que faire ? écrit :

L’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, étaient eux-mêmes, par leur situation sociale, des intellectuels bourgeois. De même en Russie, la doctrine théorique de la social-démocratie surgit d’une façon tout à fait indépendante de la croissance spontanée du mouvement ouvrier; elle y fut le résultat naturel, inéluctable du développement de la pensée chez les intellectuels révolutionnaires socialistes.

Nous n’examinerons pas ici deux idées insoutenables de Lénine : l’idée que la classe ouvrière libérée de sa propre force se trouve seulement en condition d’élaborer une conscience syndicaliste et la caractérisation de Marx comme appartenant à l’intellectualité bourgeoise.

Malgré la fragilité de ces deux idées, Lénine a raison face à Marx en soulignant que doctrine socialiste et parti sont extérieurs au développement propre du mouvement ouvrier. Sans aucun doute, ni la doctrine socialiste ni les partis défendant le programme socialiste ne peuvent être pensés sans le mouvement ouvrier et, dans un certain sens, sont des projections (théorique et politique) de ce mouvement, mais ne sont pas son résultat naturel. De ce fait la fusion, pour utiliser l’expression classique, du mouvement ouvrier et doctrinaire au programme socialiste n’est jamais résolue à l’avance. L’apparition tant de la théorie socialiste comme de partis liés à la lutte pour le socialisme est un produit historique de l’apparition d’une nouvelle classe socialiste exploitée dont la croissance quantitative et qualitative est l’œuvre de l’expansion du capitalisme. Par conséquent, elles sont un effet théorique et politique des significations idéologiques produites par le surgissement d’un nouvel acteur social : le mouvement ouvrier. La notion d’extériorité ne méconnait pas ce lien mais souligne que la présence de nouveaux acteurs politiques (partis) n’est pas une conséquence immédiate et directe de l’existence de nouveaux acteurs sociaux. Affirmer l’extériorité du parti par rapport à la classe équivaut, en définitive, à reconnaître la non identité de forces sociales et forces politiques.

Au vu de l’accent mis par Marx sur l’action propre de la classe, il ne se pose pas la question de l’extériorité et dans ses écrits, avec fréquence, parti et classe sont des vocables qui se réfèrent au même acteur. Néanmoins, on ne peut ignorer la nécessité d’établir des distinctions claires, puisqu’il s’agit de concepts qui se réfèrent à des dimensions différentes de la réalité dont la relation doit être fixée de façon rigoureuse. La relation n’est pas pleinement appréhendée lorsqu’elle est décrite comme s’il s’agissait de celle qui maintient la partie avec le tout. Ainsi, la précision qu’introduit Monty Johnstone est insuffisante :

Lorsqu’ils [Marx et Engels] parlent négligemment du parti prolétaire comme s’il était identique à la classe dans son ensemble, les contextes montrent avec clarté qu’ils se réfèrent sous forme de synecdoque à la classe lorsqu’en réalité ils se réfèrent à son « secteur politiquement actif », que la classe appuiera chaque fois plus à mesure qu’elle « murit pour son auto-émancipation » […].[5]

Nuancer ainsi la question ne permet pas de résoudre la difficulté puisque si le parti n’est pas la classe dans son ensemble, il n’est pas non plus son « secteur politiquement actif ». Il y a des secteurs politiquement actifs d’une classe dont l’activité ne se réalise pas au travers des partis (ou se réalise dans des partis antagoniques), et d’autre part, les membres d’un parti déterminé ont diverses origines de classe. La composition sociale bigarrée du parti est, sans doute, une variable liée à sa définition idéologico-politique, et donc les organisations engagées dans la transformation socialiste de la société devront par exemple se lier de façon primordiale avec les noyaux de la classe ouvrière et des autres classes dominées, mais cela ne fait pas du parti le « secteur politiquement actif » d’une classe. Il est indispensable de signaler que les classes n’agissent pas comme telles dans les partis.

Si les objectifs programmatiques d’un parti décident du champ de possibilités de son enracinement social et de la plus ou moins forte présence de membres de telle ou telle classe en son sein, cela ne résout pas au préalable la question complexe de la relation parti-classes et ne justifie pas la confusion des plans. Dans un discours à une délégation de syndicalistes allemands de 1869 Marx dit que

dans les syn­di­cats, les ouvriers deviennent socia­listes parce qu’ils y voient chaque jour, de leurs propres yeux, la lutte contre le capi­tal. Les par­tis poli­tiques, quels qu’ils soient, n’enthousiasment les masses tra­vailleuses que pas­sa­gè­re­ment, pour quelques temps seule­ment, tan­dis que les syn­di­cats les retiennent d’une façon durable, et ce sont eux seule­ment qui peuvent repré­sen­ter un vrai parti ouvrier et oppo­ser un rem­part à la puis­sance du capi­tal.

Indépendamment de la validité que peut avoir la thèse de la consistance de l’enracinement des partis dans les masses, il est clair que les syndicats ne représentent jamais “un véritable parti ouvrier” si par parti on entend un type particulier d’organisation politique capable de poser la question du pouvoir. Il ne s’agit pas, évidemment, de nier que les syndicats, tout comme d’autres organismes sociaux, réalisent des tâches politiques et que leur activité est chargée de signification politique mais, cela n’annule pas les différences entre la forme organique syndicat et la forme organique parti, lesquelles s’inscrivent sur des axes différents des relations sociales.

Il n’y a aucun doute quant à la centralité de la classe ouvrière comme base sociale fondamentale dans la lutte pour le socialisme.

Il ne s’agit donc pas, en termes marxistes, de choisir entre organisation et spontanéité, ou entre parti et classe. En réalité, il n’existe pas d’option telle et les marxistes ont insisté avec raison sur le fait que pour eux c’était une fausse dichotomie. Malgré tout, les divergences ont été réelles et se sont centrées autour des différentes opinions sur la relation de la classe ouvrière avec l’organisation et sur le poids relatif qu’il fallait attribuer à chacune d’elles […] le propre Marx se situe à un extrême du spectre, dans la mesure où il met l’accent sur l’action de la classe.[6]

Cet accent trouve en grande partie son origine dans le schéma binaire insoutenable que préfigurait la polarisation de la société en deux classe : bourgeoisie et prolétariat. La structure de classes la plus complexe des sociétés capitalistes oblige à voir le parti non comme l’avant-garde ou le secteur politiquement actif de la classe mais comme le lieu d’articulation d’une série variée de mouvements et forces sociales. Le parti révolutionnaire est de classe seulement dans la mesure où il se propose d’organiser la réalisation de la tâche historique que la doctrine socialiste assigne au prolétariat et, en conséquence, dans la mesure où ses cadres ont pour nombre d’entre eux cette origine de classe, mais cela n’autorise pas à le qualifier d’expression politique ou instrument de la classe.

Plus qu’expression politique d’une classe, le parti est l’unique forme organique susceptible de fonctionner comme lieu de synthèse d’une pluralité de mouvements sociaux. Son rôle dans la construction d’une nouvelle hégémonie l’oblige, en tout cas, à être l’expression de diverses classes, soit, de celles qui forment le bloc social dominé. Avec les deux classes fondamentales de la société capitaliste existent d’autres classes et couches sociales subalternes dont l’adhésion au projet historique de l’une ou l’autre classe fondamentale détermine son hégémonie respective. Le parti a une fonction insubstituable dans la construction de cette nouvelle hégémonie, c’est-à-dire, dans l’articulation sociale autour du projet historique du prolétariat. Il sera en condition de réaliser cette fonction seulement si sa capacité de réunion déborde les cadres de la classe comme telle et aspire à élever le projet de classe au niveau d’un projet vraiment national. Ainsi, d’une part, l’idée selon laquelle le parti constitue la représentation organique de la classe manque de fondement empirique, c’est-à-dire qu’il est simpliste d’affirmer que c’est un instrument politique de celle-ci et que sa tâche est de l’exprimer politiquement. D’autre part, il est réducteur de soutenir –bien que le prolétariat opère, en effet, comme agent révolutionnaire fondamental– que le parti apparait comme véhicule pour l’organisation des initiatives d’une seule force sociale, même s’il s’agit d’une classe fondamentale.

En tout cas, la raison basique pour rejeter la conception instrumentalise du parti réside dans le fait que la classe n’est pas un sujet déjà donné duquel émane l’organisation politique mais un agent dont la constitution comme force révolutionnaire suppose la médiation du parti. La centralité de la classe ouvrière dans la lutte pour la transformation de l’ordre social ne suffit pas pour justifier l’idée que c’est le sujet constituant du parti. Comme nous l’avons signalé, le parti révolutionnaire

N’est pas l’instrument de l’action d’un sujet historique préexistant, avec des caractéristiques fines et précises, mais la médiation au travers de laquelle ce sujet se constitue progressivement, définit un « telos » propre, un projet historique propre. Ce projet ne peut pas non plus se concevoir en termes abstraits et statiques, ou donné ad initio ; au contraire, il est en lui-même le produit chaque fois plus mur de l’histoire de la conscience de classe, le fruit de la praxis révolutionnaire[8].

Le parti n’est pas cristallisation d’une mission historique que le prolétariat incarne et dont il est porteur en vertu de propriétés qui lui sont inhérentes depuis toujours.

Mais, si les intellectuels sont l’élément externe indispensable pour la formation du parti dont la présence est nécessaire pour la fusion du mouvement ouvrier et de la théorie socialiste, ce n’est pas pour cela qu’il faut conclure que le parti possède en lui même une vérité historique qui doit mener l’ensemble de la classe et les forces sociales dominées. L’une des particularités de l’avant-gardisme consiste, précisément, à supposer que le parti, du fait de l’avantage théorique que lui confère sa domination relative de la pensée socialiste, devient de façon automatique le dirigeant du processus. La prétention que seul le parti peut codifier le savoir généré dans la lutte sociale conduit à des visions jacobines qui finissent par opposer une direction supposément dépositaire de la vérité théorique –permanente et inattaquable– et la masse dirigée. Le jacobinisme convertit les forces sociales en instrument de l’action partisane, en un processus typique d’inversion, bien que le parti se présente comme instrument ou expression de la classe.

Si l’on n’utilise pas une notion de classe-parti comme celle que Marx soutint avec plus ou moins de force tout au long de son œuvre, selon laquelle le parti est la classe organisée politiquement ; si l’on n’admet pas non plus la thèse selon laquelle le parti est en soi l’avant-garde qui illumine les masses avec la vérité qu’il possède déjà, alors cela implique nécessairement de discuter le rôle dirigeant du parti, c’est-à-dire, le noyau intellectuel qui propose aux forces sociales un projet politique et les orientations tactiques et stratégiques qui lui correspondent. Le travail de direction suppose, d’une part de généraliser et systématiser les expériences isolées et discontinues du mouvement social, articuler ses actions dispersées et fragmentées, orienter l’énergie des agents sociaux vers des objectifs communs, inscrire ses luttes quotidiennes pour des objectifs immédiats dans un effort soutenu de portée historique, enfin, organiser les initiatives et impulsions qui se présentent spontanément de façon désordonnées et sans perspective de long terme. Cependant, l’activité d’une force ne s’épuise pas dans ces tâches d’articulation et d’organisation. Elle suppose également l’élaboration d’un projet alternatif de société, ce qui exige une connaissance profonde des mécanismes et formes de fonctionnement de l’ordre établi, la construction d’éléments pour le débat idéologique, ainsi que le ciblage d’objectifs et également l’entreprise d’actions qui rendent possible la réalisation de ces objectifs. Justement parce que le parti s’inscrit dans la dimension politique, externe à l’immédiateté des forces sociales, rien ne garantit l’efficacité de son travail dirigeant. Il peut arriver qu’il entreprenne des actions qui soient étrangères au mouvement social, ou qui propose des objectifs qui lui sont indifférents. De plus, il peut arriver que le travail politique du parti ne soit pas capable d’articuler et d’organiser le mouvement social et que cela arrive par des voies différentes de celles que le parti déploie.

Dans tous les cas, la force politique qu’un parti peut concentrer est fonction de celle que le mouvement social peut générer. C’est en ce sens que doit être compris le fameux principe sur lequel Marx et Engels ont insisté : « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes ». S’il est vrai qu’un parti ne peut inventer une force politique là où les tensions et les contradictions n’ont pas créé les conditions de possibilité pour la formation du sujet révolutionnaire ; si ce sujet ne se constitue qu’à partir du mouvement social, cela ne nie pas que la force des dominées soit une force politique qu’en vertu de son articulation et son organisation par le travail partisan. L’émancipation est, du début à la fin, un acte politique impossible sans médiations organiques. De ce fait, dans la conception de Marx l’importance du parti s’accroit avec le temps et le développement des luttes sociales du XIXème siècle, bien qu’il n’ait jamais rompu avec sa conception originaire de classe-parti, ce qui envenima les débats postérieurs sur la relation de l’une et l’autre. La nécessité de cette médiation, néanmoins, donne pied au surgissement du volontarisme qui renonce à l’objectivité sociale et convertit, comme le dénonça Marx, « la seule volonté en force motrice de la révolution”.

Le rôle dirigeant du parti ne peut impliquer l’exclusivité dans la tâche de codifier le savoir généré dans la lutte sociale. Les organismes au travers desquels se réalise ce travail de codification sont nombreux. Il s’agit précisément d’étendre le nombre de participants à l’élaboration politique et à la prise de décisions. La fonction dirigeante consiste à articuler, et non supprimer ou absorber la pluralité sociale capable d’avoir une signification politique. La réticence jacobine à un tel élargissement et la méconnaissance de la pluralité sociale conduisent à la bureaucratisation de la direction. Si la fonction dirigeante du parti implique la négation de l’autonomie des mouvements sociaux, ceux-ci finiront par rejeter une telle direction, risque auquel n’échappe pas un parti au pouvoir ou hors du pouvoir. La question a deux aspects : d’une part, elle suppose d’admettre la diversité d’organismes qui produisent de la politique dans la société ; d’autre part, elle implique d’admettre la démocratie interne comme trait inéliminable du parti. Dans cette lettre écrite à Sorge (1890) Engels indiquait que

une liberté absolue de discussion dans son sein est une nécessité […] [le parti] ne peut pas subsister sans que toutes les nuances puissent s’exprimer.

Analyser les difficultés qui se sont présentées historiquement sur le sujet est une question qui demande un autre examen.


Source : Cuadernos Políticos, número 36, ediciones era, México, D.F., abril-junio 1983, pp.40-46 


 

[1] L. Magri, « Problemas de la teoría marxista del partido político », Teoría marxista del partido político, Cuadernos de Pasado y Presente, Córdoba, 1969, p. 61.

[2] Ibid., pp. 68-69.

[3] F. Caudín, Marx Engels y la revolución de 1848, ed. Siglo XXI de España, Madrid, 1975, p. 71

[4] Ibid., p. 322.

[5] M. Johnstone, « Marx y Engels y el concepto de partido », Teoría marxista del partido político, cit., p. 134.

[6] R. Miliband, Marxismo y política, ed. Siglo XXI de España, Madrid, 1978, p. 152.

[7] L. Magri, op. cit., p. 68.

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