Education et lutte de classes de Aníbal Ponce

Cinthia Wanschelbaum[1]

 

80 ans après la publication des conférences qui constituent le livre Educación y lucha de classes, les Ediciones Luxemburg en Argentine ont décidé de le rééditer avec un essai introductif dont l’objectif est d’analyser l’œuvre poncienne dans et depuis le XXIème siècle.

Quelques lignes sur Aníbal

Aníbal Norberto Ponce est né en 1898. Il est mort en 1938. Il a vécu 40 ans entre Dolores, Buenos Aires, et l’exil mexicain. Au cours de ces courtes années de vie, il a écrit autour de 3 mille pages[2]. Fils d’une professeure et d’un écrivain, il lisait et écrivait déjà à 4 ans. Il a intégré avec les honneurs le Colegio Nacional Central (actuellement Colegio Nacional de Buenos Aires). Il a commencé des études de médecine à l’Université de Buenos Aires qu’il abandonne pour se dédier à la psychologie et plus tard à la critique littéraire, jusqu’à devenir professeur. Il a appartenu à la première génération d’intellectuels latino-américains marxistes. Il a vécu le premier coup d’Etat en Argentine. Il a connu le fascisme européen. Il a pu voir les horreurs de la guerre civile espagnole. Et il a également vu l’“homme du futur”, comme il appelait l’URSS, où il sentit son âme se rénover, envahit par “l’impression de vivre dans un autre monde, de respirer une autre atmosphère, de fouler une autre terre” (Ponce, 2009).

Dans le contexte du premier coup d’Etat en Argentine de l’année 1930, qui instaura la première dictature militaire, il a subit la persécution politique pour être communiste. Dans ces années, Ponce était un intellectuel du Parti Communiste Argentin (PCA). Ses positions politiques, ses orientations idéologiques et ses actions militantes se sont développées dans la structure partidaire. “Il est devenu une figure qui a forgé une identité pour l’intellectualité communiste” (Camarero, 2007 : 265). En 1936, le gouvernement militaire l’a destitué de ses responsabilités, l’a expulsé de l’université pour “son rôle idéologique connu”[3], et comme conséquence de cela, il s’est exilé au Mexique en 1937 où il meurt en 1938 dans un accident de la route ; il allait de Morelia à la capitale pour présenter un essai pour le 55ème anniversaire de la mort de Marx dans l’amphithéâtre de la Escuela Normal. Avant de s’exiler il a envoyé une lettre ouverte au ministre de la Justice et de l’Instruction Publique, dans laquelle il dit :

Bien que profondément argentin, je n’ai jamais écrit une ligne qui n’ait eu pour objet la libération des masses travailleuses de ma patrie : libération du latifundiste qui les exploitent, de l’industriel qui les saignent, de l’Eglise qui les endort, du politique qui les livrent pieds et poings liés aux “trusts” étrangers (Ponce, dans Agosti, 2974 : 112).

Sa vie s’est déroulée pendant la révolution russe et ses 20 années postérieures. Et également durant la création du Parti Communiste Argentin et ses 20 années postérieures. Il a aussi été un participant actif du mouvement de la Réforme Universitaire qui a éclaté à Córdoba en 1918. Selon les propres mots de Ponce, nous pouvons dire qu’il a porté avec lui la trace sociale de l’heure qu’il a vécu. Il n’est pas né marxiste. Il n’a eu aucun lien, dans son berceau et son enfance, avec Marx. Son admiration d’enfance et adolescente fut pour Sarmiento, et ses premiers pas d’intellectuel se firent sous la tutelle de José Ingenieros. Ce fut au Mexique, durant l’exil, qu’il “exécuta” ses pères intellectuels et les considéra comme des interprètes de la bourgeoisie. Ce fut là où il écrivit ses cinq derniers travaux, sentant les “masses indigènes” qu’il aurait déprécié quelques années auparavant ; thème qui fut interrompu et restera inachevé du fait de sa mort abrupte. Ponce a trouvé dans le marxisme “l’atmosphère indispensable à son intelligence” (Ponce, 1974 : 175). Et avec cette rencontre, il a rejeté ses anciennes idoles de la Génération de 80, il a compris que l’ennemi devait être combattu également dans ses structures théoriques, et il a insisté sur la dimension éthique et humaniste de la lutte révolutionnaire et du socialisme. Traducteur du “fantasme rouge” bolchevique, il a inscrit sa critique dans les limites de l’humanisme bourgeois en lui opposant l’horizon humaniste du marxisme et nous a offert, comme le note Kohan (2000), sa création conceptuelle et politique la plus originale : l’ “Homme nouveau”.

Ponce disait que l’ “on est pas révolutionnaire, à moins qu’on le devienne” (1963 : 41). Et dans ce devenir il s’est constitué en un intellectuel marxiste organique du Parti Communiste Argentin. A un moment de sa courte vie, il a changé l’objectif de son appareil photo pour se centrer sur la révolution et le socialisme. A partir du coup d’Etat de 1930 il devient un intellectuel combatif et engagé avec la classe opprimée et exploitée. Il est passé de l’héritage scientifique et positiviste de Ingenieros au marxisme “pleinement assumé comme explication et comme action” (Agosti, 1974 : 97). Agosti, son disciple, raconte qu’en juin 1930, Ponce fut invité par des étudiants du groupe étudiant Acción Reformista à la Faculté de Sciences Economiques de l’Université de Buenos Aires, où il a prononcé sa dissertation intitulée “Les devoirs de l’intelligence”. Ce jour là, affirme son disciple, il a manifesté pour la première fois de façon explicite son rapprochement avec le marxisme. Il a dit que le marxisme n’est pas “seulement l’instrument le plus parfait pour comprendre la société, mais également pour la transformer” (Ponce ,2009 : 123).

Il fut un homme de la IIIème Internationale[4]. Un défenseur et promoteur de la stratégie politique de “classe contre classe”. “Classe contre classe” fut “l’horizon clair et fort de sa plume” (Kohan, 2000 : 66) ; son marxisme fut “fortement teinté” (Agosti, 1974 : 97) par les influences de la IIIème internationale de l’époque. La stratégie se basait sur le diagnostic d’une crise finale du capitalisme, et par une critique radicale antibourgeoise et anti-impérialiste. On argumentait que dans ce contexte historique les bourgeoisies joueraient un rôle réactionnaire[5] ; la caractérisation du mouvement social-démocrate comme “social-fasciste” se diffusa, et celui-ci fut interprété comme l’ennemi principal du prolétariat révolutionnaire. La stratégie postulait : ou la dictature terroriste de la bourgeoisie, ou la dictature communiste du prolétariat. Bourgeoisie vs prolétariat. Classes contre classes. En ce qui concerne le terrain théorico-philosophique, l’Internationale Communiste mettait l’accent sur le matérialisme dialectique comme méthode et conception matérialiste du monde, et a fut considérée comme le fondement scientifique de la nécessité historique du socialisme (Sánchez Vázquez, 1990).

Au Mexique, ce fut l’enseignement qui devint sa mission. Il a travaillé dans le cursus de Psychologie de la Universidad Nacional ; celui d’Ethique à la Escuela Normal de Maestros ; celui de Sociologie à l’Universidad Obrera ; et celui de Dialectique dans l’Instituto del Profesorado Secundario. Il a également été conseiller idéologique pour les programmes scolaires du Ministère de l’Instruction. De plus, il écrivait une fois par semaine la page littéraire de El Nacional, et a été en relation avec la Liga de Escritores y Artistas Revolucionarios (LEAR), dont il fut nommé secrétaire. “Après quelques mois de repos forcé j’ai récupéré la joie du travail”, écrit-il dans une lettre à sa sœur quelques temps après avoir trouvé au Mexique sa nouvelle maison. La solitude de sa vie au Mexique a été très unie à la communauté cubaine également en exil. Nicolás Guillén –qu’il a aimé comme un frère, comme il le dit dans une lettre à sa sœur– et Juan Marinello ont été ses amis en exil. Au débuts de 1938, le secrétaire de l’Education lui confie la charge d’orienter les études à l’Université de Morelia et le désigne comme titulaire des cours de Sociologie et éthique, et Histoire de la philosophie. En février de cette année il déménage à Morelia, où il vécut jusqu’à son décès dans le malheureux accident.

A son époque, la révolution n’était pas un rêve éternel ; la préoccupation de Ponce fut de faire la révolution. Après la révolution russe, que son maître Ingenieros a salué avec enthousiasme, et avec le coup de 30, se produit son virage au marxisme ; l’unique sortie possible fut pour Ponce la révolution socialiste, démocratique et anti-impérialiste. Et ce fut cette façon de comprendre le monde –et sa nécessaire révolution– qui se manifesta dans son enseignement et son écriture.

Le livre  

Educación y lucha de clases[6] est un ensemble de conférences sur l’histoire de l’éducation que Aníbal Ponce a dicté au Colegio Libre de Estudios Superiores[7] en 1934, et qui ont été publiées comme livre en 1937. Ce fut un texte fondateur de la Pédagogie et de l’histoire de l’éducation marxiste en Argentine, qui a été très malmené dans la sphère scientifique éducative, pour ne pas dire dans celle des sciences sociales et humaines en général. L’œuvre poncienne a souffert d’un bâillonnement étourdissant et d’une déformation intentionnelle. Elle a été compartimentée ; oubliée et morcelée. Néanmoins, nous pensons que Ponce devrait être un bon ami, un bon enseignant et un bon camarade des éducateurs, militants et du peuple en général. Nous pensons qu’il est fondamental de penser, avec lui, le présent. Nous vivons dans un autre siècle, dans une époque différente de celle qu’il a connu et qu’il analysa, mais sa pensée reste actuelle pour la dénonciation et l’éclaircissement critique du monde dans lequel nous vivons.

Le livre est divisé en huit chapitres[8]. Aníbal Ponce nous invite à parcourir ses pages en réalisant un voyage passionnant, mais linéaire et européen, dans l’histoire de l’éducation qui part de l’analyse de l’éducation dans la communauté primitive, en passant par l’éducation de l’homme antique de Sparte, Athènes et Rome, et celle de l’homme féodal, jusqu’à arriver à l’éducation de l’homme bourgeois et la “nouvelles éducation” de l’homme prolétaire. Ainsi, notre auteur ordonne le livre en syntonie avec L’Origine de la famille, la propriété privée, et de l’Etat de Engels.

Après l’avoir lu et relu nous comprenons que l’objectif principal du livre est de décrire et d’analyser comment s’est formé le caractère de classe de l’éducation. Pour cela, il emprunte un trajet historique et analyse la fonction de l’éducation, l’idéal pédagogique, c’est-à-dire, quel type d’homme a tenté de former chaque classe dirigeante dans chaque société, dès lors que les sociétés se sont divisées en classes. Si nous parcourrons ses pages, il montre comment s’est produit la scission du processus éducatif ; comment, à un moment historique déterminé (lorsque les sociétés ont commencé à se diviser en classes), ont commencé à exister différentes éducations selon la classe sociale d’appartenance. Dans le livre, Ponce postule l’éducation comme un procédé de gestion des classes opprimées par les classes dominantes. “L’éducation est le procédé par lequel les classes dominantes préparent dans la mentalité et la conduite des enfants les conditions fondamentales de leur propre existence” (Ponce, 1975 : 174). Et il revendique que c’est seulement dans une société nouvelle, sans classes, qu’il est possible de penser et de créer une nouvelle éducation. Il réalise une profonde étude critique de l’histoire et de la réalité socio-éducative, pour ensuite invoquer la révolution comme la transformation radicale nécessaire. C’est, exprimé de façon synthétique, le contenu et la conclusion à laquelle il arrive dans l’œuvre.

Il explique que dans le “communisme de tribu”[9], une société dans laquelle les classes sociales n’existaient pas, l’éducation était une fonction spontanée de la société. Dans cette organisation communautaire, les enfants accompagnaient les adultes dans leurs travaux et c’était par l’assimilation spontanée de leur environnement, par la coexistence avec l’adulte même, que les enfants se construisaient dans les “moules” de leur groupe. “Dans les communautés primitives, l’enseignement était pour la vie et par la vie” (Ponce, 1975 : 11). Cependant, cette conception de l’éducation comme une fonction spontanée de la société par laquelle les enfants s’apparentent aux adultes a cessé d’exister dès lors que la communauté primitive s’est transformée en société divisée en classes, dans laquelle la propriété est devenue privée et où les liens de sang ont été remplacés par le pouvoir de l’homme sur l’homme. Lorsque les individus ont commencé à occuper différentes positions dans la production, comme cela est arrivé en Grèce et à Rome, il est devenu nécessaire de modifier les fins de l’éducation. L’idéal pédagogique a cessé d’être le même pour tous, et une éducation consacrée à la maîtrise spontanée de l’environnement pour les enfants est devenue impossible. D’une éducation homogène et intégrale, nous passons alors à une éducation systématique, organisée et inégale. La conception du monde comme une réalité magique, mystique et naturelle a été remplacée par une autre (dans laquelle existent des dieux dominants et des croyants soumis) qui reflétait l’idée de rang apparue dans la structure économique de la tribu. Cela est arrivé dès l’instant précis où est apparue la propriété privée, la société de classes, l’oppression des hommes et le pouvoir d’exploitation :

Au moment de l’histoire humaine où s’effectue la transformation de la société communiste primitive en une société divisée en classes, l’éducation a un problème qui lui est propre : lutter contre les traditions du communisme de tribu ; inculquer que les nouvelles classes dominantes n’ont pas d’autre finalité que d’assurer la vie des classes dominées, et surveiller de façon attentive le moindre soupçon de protestation pour l’extirper ou le corriger. L’idéal pédagogique, naturellement, ne peut plus être le même pour tous ; non seulement les classes dominantes en cultivent un très différent de celui des classes dominées, mais elles font aussi en sorte que la masse laborieuse accepte cette inégalité imposée par la nature des choses, et contre laquelle se rebeller serait une folie. (Ponce, 1975 : 28).

Avec l’avènement du capitalisme la bourgeoisie a reposé la totalité des problèmes, et parmi eux, le problème pédagogique. L’individualisme bourgeois et ses fondements, l’individu comme prémisse nécessaire et la liberté absolue pour embaucher, commercer, créer, penser, ont commencé à résonner dans l’éducation. L’instruction pour l’exploitation, résume en peu de mots ce qu’est l’éducation dans le capitalisme pour Ponce. Le capitalisme naissant eut besoin d’hommes qui sachent manier les machines que l’industrie ne cessait de créer et qui apprennent à penser, vouloir et agir au travers de la bourgeoisie. La nécessité d’instruire les masses en accord avec les nouvelles demandes techniques de la production capitaliste, a généré que la bourgeoisie ait peur que cette instruction permette la rébellion de celles-ci. Néanmoins, Ponce explique que la bourgeoisie a résolu la tension entre ses intérêts et ses craintes en imprégnant l’enseignement d’un esprit de classe ; l’instruction qu’elle offrait ne compromettait d’aucune façon l’exploitation de l’ouvrier, qui est la base même de l’existence du capitalisme. L’hypocrite idéologie éducative des classes dirigeantes consista (et consiste) à donner des “lumières” différentes et inégales selon l’appartenance de classe.

Ponce nous dit que ce fut cette hypocrisie qui amena à le blâmer pour les problèmes éducatifs, tels que le manque de scolarisation universelle, les programmes scolaires, les méthodes d’enseignement, et la rigidité des horaires. On a mis l’accent sur les inconvénients simplement pédagogiques et on a présenté comme nécessaire la réforme des programmes et des méthodes par une “nouvelle éducation”. Une nouvelle éducation qui, selon Ponce, avait une confiance absolue dans l’éducation comme moyen de transformation de la société. On proposait de construire l’homme nouveau à partir de l’école de la bourgeoisie. Aspiration absurde ; méconnaissance absolue de la réalité sociale, disait-il :

Dans toutes les leçons antérieures nous avons vu que l’éducation par une école rénovée apparaissait après que la classe sociale qui la réclamait ait affirmé dans ses grandes lignes ses intérêts et maintenait à distance, au moins, l’Etat ennemi… “Exiger” à l’Etat bourgeois –non pas au nom d’une classe ennemie qui dissimulerait un ultimatum dans une telle demande, mais au nom de la “culture” et de l’“esprit”– qu’il s’“autolimite” jusqu’à devenir un Etat culturel qui se retire ainsi de la gestion de l’enseignement, qui est l’un de ses instruments d’oppression les plus subtils, est d’une ingénuité qui en fait presque une épopée (Ponce, 1975 : 167-168).

L’éducation, à chaque moment historique, ne peut être qu’un “reflet nécessaire et fatal des intérêts et des aspirations de ces classes”, affirmait Ponce (1975 : 172). Il argumentait que les idéaux pédagogiques sont l’expression de la lutte de classes et

… ne sont capables de transformer la société, qu’une fois que la classe qui les inspire a triomphé et défait les classes rivales. La classe qui domine matériellement est celle qui domine aussi avec sa morale, son éducation et ses idées. Aucune réforme pédagogique fondamentale ne peut s’imposer avec antériorité au triomphe de la classe révolutionnaire qui la réclame (Ponce, 1975 : 174).

En effet, le livre n’est pas un matériau pour penser comment rendre meilleure l’éducation dans le capitalisme. Il n’a pas pour horizon de penser et proposer une “bonne” éducation. Et il ne l’a pas parce qu’il propose une critique féroce du réformisme. Les leçons sont un apport intellectuel pour la révolution. C’est une pensée dans laquelle est constamment présente la nécessité de la rupture avec les temps “orgiastiques” du capital, comme il nomme le capitalisme en invoquant Marx.

En somme, le noyau d’analyse et de préoccupation du livre se trouve, d’une part, dans l’éducation de l’homme bourgeois et dans le processus éducatif différencié que son éducation a entrainé. Et d’autre part, ou en même temps, dans la nécessité historique de détruire cette éducation pour construire son opposé : l’éducation de l’homme prolétaire. Une éducation dont les verbes soient construire, créer, dépasser. Une éducation qui sert ses propres intérêts, c’est-à-dire, les intérêts des majorités. Une “nouvelle éducation” qui représente, pour Ponce, une éducation (socialiste) pour la formation et la construction d’Hommes Nouveaux[10]. Tel était son rêve.

80 ans après

L’œuvre de Aníbal Ponce a suscité de nombreuses analyses et polémiques[11]. Les interprétations de ses œuvres en général, et de Educación y lucha de clases en particulier, ont provoqué de vastes critiques. On l’a accusé d’être libéral, stalinien, bolchevique, raciste, dépassé, internationaliste, européiste, francisé, peu argentin, latino-américain, entre autres adjectifs de sa personne. La disqualification qu’il dont il a été l’objet depuis diverses postures idéologiques est énorme. Mais il a également reçu quelques éloges ; et c’est dans cette catégorie que nous nous incluons.

Educación y lucha de clases est un livre qui introduit, explique et postule que l’éducation est un processus de gestion et commandement des classes opprimées par les classes dominantes; que ce processus n’a pas toujours existé, mais qu’il s’est constitué historiquement lorsqu’ont commencé à apparaître les sociétés divisées en classes ; avec l’apparition de sociétés divisées en classes, chaque société a dérivé un idéal pédagogique de sa conception du monde; cet idéal pédagogique s’est transformé historiquement et a répondu aux fins éducatives des classes dominantes ; les fins éducatives ne sont pas les mêmes pour tous les hommes, mais que les classes dirigeantes les définissent selon l’appartenance de classe, générant ainsi non pas une éducation, mais des éducations ; l’éducation pour les classes dominantes a pour objectif de veiller et d’accroître leurs intérêts de classe ; l’éducation est, donc, imprégnée d’un caractère de classe ; et ce caractère de classe ne pourra disparaître que dans une société nouvelle, sans classes ; dans une société socialiste.

Peut-être que depuis le XXIème siècle, pour beaucoup de lecteurs avides de textes sur l’éducation certaines de ses affirmations pourraient sembler évidentes. Mais rappelons que Ponce a exposé ces leçons en 1934, quelques décennies avant que se produise l’essor du marxisme dans les sciences sociales ; presque 10 ans avant que commencent à se développer dans le champ de l’éducation la théorie critique ; et 30 ans avant l’un de ses référents : Paulo Freire. Ponce nous dit que, depuis que la société s’est divisée en classes après le communisme de tribu, l’éducation s’est convertie en un processus éducatif différencié. Donner des éducations différentes et inégales selon l’appartenance de classe, sous la cape hypocrite de l’utopie libérale de l’homogénéité, est devenu l’objectif de l’éducation dans le capitalisme. Il nous parle, donc, de l’éducation comme une pratique politique et comme une pratique de classe.

Différents intellectuels ont simplifié, réduit et enfermé l’analyse de Ponce en la situant dans les théories critico-reproductivistes. Ils ont fait d’une ligne qu’il écrit page 174, où il dit que l’éducation est un “reflet nécessaire et fatal” des intérêts d’une classe, la phrase pour éjecter sa pensée révolutionnaire, alors que si on lit le livre attentivement et en profondeur, on se rend compte que l’éducation pour Ponce est un processus de commandement et de gestion. Il n’adhère ni au regard libéral selon lequel l’éducation peut tout, ni avec, selon nous, le regard critico-reproductiviste qui nie la lutte de classes. Pour Ponce la fonction de l’éducation est double : d’une part, renforcer le pouvoir des exploiteurs ; d’autre part, que les hommes acceptent l’inégalité comme quelque chose de naturel, de sorte à éviter la rébellion des masses. Nous savons que ce que nous disons peut sembler polémique, mais penser l’éducation comme reproduction est une chose, la penser comme une partie de la totalité en est une autre. La pensée de Ponce va dans le sens d’une perspective dialectique, relationnelle et totale. Il pense l’éducation dans son lien étroit et son interrelation réciproque nécessaire avec le processus d’accumulation de capital, et avec les relations de domination et d’exploitation. Il étudie comment les changements économiques, sociaux et politiques, ont changé l’éducation ; et comment les changements dans l’éducation ont produit des changements dans l’économie, la société, la politique. Pure dialectique ! Pour Ponce, les hommes, en modifiant leur façon de vivre, sont eux-mêmes modifiés ; et en étant modifiés ils modifient leur façon de vivre.

Il est clair qu’il n’a aucune confiance en l’éducation comme moyen de transformation de la société. Une nouvelle éducation ne serait possible que dans une nouvelle société, une société sans classes, telle qu’il la vue en URSS. Pour Ponce, très inspiré par Lénine, il était impossible de penser construire l’Homme Nouveau (un homme total, intègre, plein) à partir de l’école de la bourgeoisie.

En conclusion, Educación y lucha de clases est un livre qui est praxis. Une analyse critique profonde sur l’éducation et en même temps un appel à la révolution. Une œuvre théorique, oui, mais surtout un outil de formation et de lutte politique. Son intérêt n’était pas seulement de décrire le monde mais, comme la thèse XI le proclame, de le transformer. Pour Ponce, écrire c’était agir.


[1] Professeure à l’Université Nacional de Luján (Argentine). CE : cinwans@gmail.com

[2] Son œuvre est composée de : Eduardo Wilde. Apuntes para un estudio crítico (1916); La obra literaria de Lucio V. Mansilla (1918); Avellaneda (1920); Estudio sobre Amadeo Jacques (1922); Para una historia de ingenieros (1926); Un cuaderno de croquis y La ve- jez de Sarmiento (1927); Examen de conciencia (1928); La gramática de los sentimien- tos (1929); La evolución de la inteligencia infantil; Problemas de psicología infantil y Los deberes de la inteligencia (1930); Ambición y angustia de los adolescentes (1931); Sarmiento, constructor de la nueva Argentina; Conciencia de clase y De Franklin, burgués de ayer, a Kreuger, burgués de hoy (1932); Diario íntimo de una adolescente; El viento en el mundo; Las masas de América contra la guerra en el mundo y Elogio del Mani esto Comunista (1933); Educación y lucha de clases (1934); Humanismo bur- gués y humanismo proletario (1935); Examen de la España actual (1936); El centenario de Fourier (1937); Apuntes de viaje (1942) y Los autores y los libros (1970).

[3] Message du Pouvoir Exécutif de la Chambre des Députés de la Nation, le 9 décembre 1936, souscrit par le président Justo et le ministre Jorge de la Torre.

[4] De 1928 à 1935, le PCA inspire son orientation dans les résolutions et les lignes établies par l’Internationale Communiste. La IIIème Internationale fut une organisation, fondée par Lénine en 1919 et dissout par Staline en 1943, qui a noyauté les partis communistes de différents pays.

[5] Par exemple, Julio Antonio Mella, fondateur du Parti Communiste de Cuba, dans un pamphlet publié en 1928 (“¿Qué es el APRA?”, pp. 77 y 97) rejetait un front unique de la bourgeoisie, la traitre classique de tous les mouvements nationaux réellement émancipateurs (dans Löwy, 2007: 17).

[6] La première édition du livre est de 1937 (Edición de Talleres Grá cos Argentinos L.J. Rosso, Buenos Aires, 297 pages). Au Mexique il fut publié pour la première fois cette même année, édition qui a été épuisée en six semaines. Educación y lucha de clases dut édité dans plusieurs pays et par différents maisons d’éditions plus de cent fois.

[7] Institution d’enseignement publique non étatique fondée par Ponce et d’autres intellectuels fin 1929.

[8] Chapitre I: La educación en la comunidad primitiva (L’éducation dans la communauté primitive); Chapitre II: La educación del hombre antiguo (L’éducation de l’homme antique). Première partie: Esparta y Atenas (Sparte et Athènes); Chapitre III: La educación del hombre antiguo (L’éducation de l’homme antique). Seconde partie: Roma (Rome); Chapitre IV: La educación del hombre feudal (L’éducation de l’homme féodal); Chapitre V: La educación del hombre burgués (L’éducation de l’homme bourgeois). Première partie: Desde el Renacimiento al siglo XVIII (De la Renaissance au XVIIIème siècle); Chapitre VI: La educación del hombre burgués (L’éducation de l’homme bourgeois). Seconde partie: Desde la Revolución al siglo XIX (De la Révolution au XIXème siècle); Chapitre VII: La nueva educación (La nouvelle éducation). Première partie ; Chapitre VIII: La nueva educación (La nouvelle éducation). Seconde partie.

[9] Depuis la perspective interprétative poncienne, inspirée de Engels, dans la communauté primitive nous pouvons parler de communisme dans la mesure où il s’agissait d’une petite collectivité, qui reposait sur la propriété commune de la terre, unie par des liens de sang, constituée par des hommes libres, avec des droits égaux et, surtout, avec une forme de production dans laquelle le faible développement des instruments de travail empêchait de produire plus que le nécessaire, et donc, d’accumuler.

[10] Le centre de réflexion et d’action poncienne se trouve dans la naissance de l’Homme Nouveau, dans la gestation d’hommes pleins, totaux, désaliénés, rêveurs. Cette réclamation poncienne d’hommes totalement nouveaux est celle qui des années plus tard sera le noyau de la pensée humaniste du Che Guevara. Le Che fut un adepte réflexif de l’œuvre de son compatriote. Tel que le soulignent d’abord Löwy, puis Kohan et Woscoboinik, il l’a lu dans les années 50. De plus Educación y lucha de clases et Humanismo burgués y humanismo proletario, sont les deux premiers livres que le Che édite en 1961 et 1962, respectivement, à Cuba.

[11] Dans le champ de l’éducation, des intellectuels provenant de différentes traditions académiques et politique ont développés des études sur la production pédagogique poncienne. Par une recherche bibliographique, nous trouvons des écrits de pédagogues argentins et latino-américains qui analysent l’œuvre de Ponce. L’inventaire que nous avons construit est constitué par les travaux de Jesualdo Sosa, Luis Igelsias, Adriana Puiggrós et Sandra Carli.


Références

Agosti, Héctor (1974), Aníbal Ponce, memoria y presencia, Buenos Aires, Cartago.

Camarero, Hernán (2007), A la conquista de la clase obrera. Los comunistas y el mundo del trabajo en la Argentina: 19201935, Buenos Aires, Siglo XXI.

Kohan, Néstor (2000), De Ingenieros al Che. Ensayos sobre el marxismo argentino y latinoamericano, Buenos Aires, Biblos.

Löwy, Michael (1971), El pensamiento del Che Guevara, México, Siglo XXI.

Löwy, Michael (2007), El marxismo en América Latina. Antología desde 1909 hasta nuestros días, Santiago, LOM.


Ponce, Aníbal (1963), El viento en el mundo, Buenos Aires, Futuro.

Ponce, Aníbal (1974), Obras completas, tomo III, Buenos Aires, Cártago.

Ponce, Aníbal (1975), Educación y lucha de clases, Buenos Aires, Cártago.

Ponce, Aníbal (2009), Humanismo burgués y humanismo proletario, Buenos Aires, Imago Mundi.

Sánchez Vázquez, Adolfo (1990), “El marxismo en América Latina”, Revista Casa de las Américas, núm. 178, pp. 3-14.

Woscoboinik, Julio (2007), Ponce en la mochila del Che: vida y obra de Aníbal Ponce, Buenos Aires, Proa XX.


Source : http://www.iisue.unam.mx/perfiles/descargas/pdf/2015-149-219-228

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