Prologue aux manuscrits de 1844, un discours révolutionnaire intégral

 Jorge Veraza

 

1. Le livre que le lecteur tient entre ses mains est, en premier lieu, une invitation à lire les Manuscrits de 1844 de Karl Marx (1818-1883), œuvre lumineuse et profonde d’une richesse bigarrée. Cette invitation est adressée sur plusieurs tons, le premier étant bien évidemment cordial. Le second renvoie à l’intérêt de notre époque, dont la réalité quotidienne totalement aliénée coïncide de façon surprenante avec ce que le jeune Marx affirme dans ces manuscrits rédigés à Paris à l’âge de 26 ans. En effet, au sein de la vie quotidienne de notre civilisation mondiale actuelle, l’aliénation du travail et des nécessités que Marx expose systématiquement dans les Manuscrits de Paris se concrétisent. En vertu de cette dualité, notre époque se présente comme la matérialisation du concept élaboré par Marx dans cette œuvre. Il est donc pertinent de la relire afin d’y trouver la clé de notre époque (de notre vie ?).

Cependant, pour beaucoup de personnes, il ne s’agit pas seulement de comprendre la société mais de la critiquer et de la transformer. Pour elles, l’invitation à lire les Manuscrits de Paris se fait sur un ton fraternel et renvoie à leur volonté, et à l’opportunité actuelle, de construire un discours critique révolutionnaire intégral – économique, social, politique et culturel – dont la nécessité se fait urgente aujourd’hui. C’est dans cette perspective que Karl Marx coïncida avec anticipation avec ces jeunes rebelles d’aujourd’hui et avec ces actuels théoriciens militants pas si jeunes qui sentent s’éveiller en eux, dans le climat de l’époque, une telle nécessité d’explication et de critique intégrale de la société contemporaine.

Enfin, certains de ces militants diront qu’ils ont déjà lu les Manuscrits de 1844 et que s’il y a bien quelque chose à récupérer dans ces écrits, ils ont tout de même peu de choses à nous dire sur l’actualité. Pour eux, l’invitation à la lecture se fait sur un ton qui pourrait presque passer pour un avertissement.

Dans ces pages, il est donc démontré de façon indiscutable, via une critique profonde de la façon dont ont été édités les Manuscrits de 1844, et via l’appel argumenté à leur réédition urgente, la nécessité de les relire. Il ne s’agit pas ici d’un souci d’érudition mais du besoin de mettre en avant le fait que les éditions existantes déformèrent et faussèrent les arguments scientifiques et critiques de Marx. Croyant agir de bonne foi, les éditeurs détruisirent littéralement le texte de Marx et réunirent ensuite des fragments dispersés qu’ils offrirent au lecteur comme un livre, complet, certes, mais détruit. Plus d’un siècle et demi après leur rédaction, les Manuscrits de 1844 continuent d’être méconnus tout simplement car le livre que nous avons devant nous est distinct de celui que Marx rédigea, tout en portant paradoxalement le même titre[1].

Tournons maintenant notre regard sur l’histoire récente du marxisme, depuis sa crise durant les années 1970, en passant par sa renaissance relative à partir de 1994 jusqu’à son déploiement actuel, alors que divers marxistes tentent de construire un discours critique révolutionnaire intégral, le seul discours dont les milliards d’exploités et opprimés du monde ont besoin aujourd’hui.

2. La plus récente crise du marxisme commença à la fin de l’année 1974, coïncidant avec l’émergence de l’eurocommunisme, et fut accentuée par l’apparition du néolibéralisme en 1979 (Chili) – apparition formalisée par la suite par les gouvernements de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Richard Nixon aux Etats-Unis. Cette crise se convertit finalement en catastrophe en 1989 avec la chute du mur de Berlin et le démembrement de l’URSS en 1991, alors que, parallèlement, le néolibéralisme continuait sa marche triomphale et que la gauche se confondait en défections et conversions, poussée par des marxistes qui se décevaient eux-mêmes et qui, voyant comment s’écroulait ce qu’ils avaient identifié durant des décennies comme la supposée réalisation du socialisme, de la révolution communiste et du marxisme, finissaient déçus de ceux-ci. Ayant pour base cette fausse identification, on arriva au pronostic fallacieux de Francis Fukuyama (La fin de l’histoire) dont la prémisse est l’idée selon laquelle la société bourgeoise est le meilleur des mondes possibles, que le néolibéralisme est son couronnement et que, par conséquent, le naufrage du socialisme et du marxisme fut le résultat de leur caractère utopique et trompeur.

Cette tendance défaitiste générale s’inversa néanmoins après le soulèvement de l’Armée zapatiste de Libération Nationale au Chiapas le 1er janvier 1994. Cette révolte démontra que les damnés de la Terre ne se soumettaient pas et que, au contraire, ils se rebellaient précisément parce que la globalisation néolibérale ne forgeait pas le meilleur des mondes possibles, parce que la révolution continuait d’être d’actualité et parce qu’il fallait reconstruire les bases d’une société future. C’est ainsi que commença une renaissance du marxisme qui n’a pas encore pris fin, dans le contexte pourtant général d’une crise qui essaye toujours de le faire taire et dont la tendance n’a pas encore été complètement inversé.

En effet, la célébration des 150 ans de la publication du Manifeste du Parti Communiste en 1998 montra une certaine vitalité et des apports originaux. De plus, à la fin de l’année 1999, le mouvement international contre la globalisation néolibérale laissa voir à Seattle la franche reconstitution d’un sujet révolutionnaire collectif multiforme effectivement mondial – plus que simplement international – débordant d’idées solidaires, écologiques, anti-impérialistes, anti-hégémonistes et anticapitalistes qui récupérait le marxisme et l’anarchisme tout en les développant.

Il était désormais incontournable de perfectionner la conscience historique et théorique des activistes dans un sens révolutionnaire et, pour cela, d’approfondir l’étude de l’œuvre de Marx, bien plus que celle de l’anarchisme ou de toutes les autres contributions socialistes depuis la fin du XVIIIe siècle, y compris des divers courants marxistes du XXe siècle.

La réponse belliqueuse de Bush fils à l’attaque terroriste contre les tours jumelles à New York en novembre 2001 réussit à unifier les puissances impérialistes du globe autour de l’invasion de l’Afghanistan par les Etats-Unis et provoqua l’augmentation des réponses répressives contre les mouvements sociaux de la planète. Ainsi fut freinée l’émergence du sujet révolutionnaire mondial démocratique, pluriel et anticapitaliste alors en train de se consolider.

Cependant, l’alliance anti-impérialiste se fissura lorsque Bush fils décida en 2003 d’envahir l’Irak, prétextant capturer Saddam Hussein, saisir ses armes de destruction massive – qui ne furent jamais trouvées – et démocratiser le pays alors qu’il s’agissait en réalité pour les Etats-Unis de s’emparer du pétrole appartenant au peuple et de s’immiscer dans la zone d’influence de l’Europe, de la Russie et de la Chine et, par là même, des riches réserves hydriques de la région. C’est ainsi que depuis le début de la guerre en Irak, le sujet révolutionnaire mondial entra dans un processus de reconstitution et de développement irréversible – même si moins vertigineux et plus complexe que celui vécu dans les années 1990 –du à l’impact de l’éclatement en 1997 de la crise économique générale du néolibéralisme. Cette crise mit en avant le fait que cette politique économique, qui aurait du être abandonnée, fut en réalité accentuée, au détriment des populations et des mouvements sociaux de résistance, et que son inadéquation avec le processus d’accumulation mondial de capital continua à désagréger les conditions du métabolisme social dans le but d’encourager les gains des entreprises pétrolières, de l’agrobusiness et des entreprises transnationales pharmaceutiques, informatiques et financières.

En pleine conjoncture de guerre en Afghanistan, le mouvement altermondialiste reçut un contrecoup. L’économie mondiale, et en particulier celle des Etats-Unis, continua de stagner, jusqu’à ce que les autorités économiques de Russie, de Chine, d’Inde, du Brésil et de l’Europe continentale finirent par prendre des chemins franchement différents, voire opposés, à ceux dictés par les Etats-Unis. La guerre de Bush contre l’Irak mit en lumière cette déviation par rapport aux Etats-Unis et donna un nouvel élan au mouvement altermondialiste et à sa branche franchement anticapitaliste. Ainsi, même si Bush fils réussit à se faire réélire comme président de son pays en 2004 via un processus électoral frauduleux, des symptômes de crise économique aux Etats-Unis se profilèrent et donnèrent finalement lieu à la débâcle de 2007, période où l’échec de la guerre en Irak devenait évident pour la majorité du peuple nord-américain. Cet ensemble de facteurs conduisirent finalement à la défaite du Parti Républicain lors des élections présidentielles de novembre 2008.

L’un des coûts majeurs de l’intromission belliqueuse de Bush fils dans la zone d’influence européenne, russe et chinoise via la guerre en Irak fut la négligence de la part des Etats-Unis de la zone latino-américaine – à l’exception de la Colombie et du Mexique qui restèrent sous le feu des projecteurs nord-américains –, de sorte que les gouvernements du Brésil, du Venezuela, de l’Argentine, de la Bolivie, de l’Equateur, du Nicaragua, de l’Uruguay et du Paraguay purent adopter des positions nationalistes et anti-impérialistes et remodeler leurs politiques économiques vers un néo keynésianisme plus ou moins opposé aux Etats-Unis et à l’Union européenne.

Ces facteurs rendirent quasiment impossible la victoire du candidat républicain John McCain aux élections présidentielles et conduisirent finalement au triomphe du candidat démocrate Barack Obama – candidat qui affirmait sa volonté d’en finir avec l’occupation nord-américaine en Irak, de recomposer l’économie états-unienne dans un sens social et de renégocier les relations de l’empire avec le reste du monde, en particulier avec l’Amérique latine – qui devint le premier président noir des Etats-Unis. La nouvelle administration tenta d’inverser des décennies d’erreurs – tout en continuant d’en faire de nouvelles – et sembla ouvrir un ample et long processus de rénovation de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis. L’attaque terroriste des Tours jumelles à New York indiqua que ce processus – qui prendra des décennies – était urgent mais que la réponse militaire et répressive de Bush fils ainsi que sa réélection frauduleuse le retardèrent artificiellement[2].

 Entre temps, le mouvement pratique altermondialiste, anti-globalisation néolibérale, anti-impérialiste et anticapitaliste a continué de grandir et, dans le même temps, sa nécessité de développement théorique le conduit à récupérer, avec une plus grande amplitude et une plus grande profondeur chaque fois, le marxisme et, en particulier, l’étude de l’œuvre de Karl Marx.

3. Depuis le milieu des années 1990 et face au nombre toujours plus grand d’intégrants de la gauche, la nécessité de lire Le Capital se fit plus grande. Depuis 2003, c’est également le besoin de construire une théorie révolutionnaire intégrale – pas seulement économique et politique mais également environnementale et culturelle (vie quotidienne incluse) – à la mesure de notre temps qui se fait plus important. Cette nécessité radicale se manifeste dans l’œuvre de István Mészarós publiée pour la première fois en anglais en 1995 (The Merlin Press, Londres) et intitulée Beyond Capital : Toward a Theory of Transition – titre qui doit être compris dans le sens où le livre se base sur Le Capital de Karl Marx tout en tentant de le développer afin de transcender le capitalisme.

Mészarós analyse le capitalisme de façon critique, en se basant fondamentalement sur les travaux de Karl Marx et de Georg Lukács, et il le fait si bien qu’il en arrive ainsi à expliquer que l’URSS ne fut qu’une forme modifiée de capitalisme (chapitre XVII). Je le cite : « Les idéologues du capitalisme avancé aimaient à penser que le système soviétique était diamétralement opposé au leur. Ils durent pourtant faire face à la déconcertante vérité qu’il s’agissait simplement de l’autre face de la même monnaie » (p.43). C’est en raison de ces conclusions que Mészarós, face à la chute du mur de Berlin et au démembrement de l’URSS, continue d’être optimiste et affirme l’actualité du mouvement communiste précisément à partir de cette date (chapitres XVIII-XX). Il se base également sur Marx et Lukács pour analyser de façon critique le projet et le mouvement socialistes, et ce dans le but de les mettre à jour. Cependant, il lui paraît aussi important de critiquer ces deux auteurs chez qui il croit observer une double limite empêchant la critique du capitalisme et du mouvement socialiste. La perspective lukácsienne lui semble autocontradictoire et intérieurement tragique, raison pour laquelle il ne reprendra que le meilleur de celle-ci, alors que celle de Marx lui parait inachevée. Pour lui, les deux approches se complètent et doivent être développées tant sur la base des principes établis par Karl Marx qu’en accord avec les nouvelles réalités du développement capitaliste mondial.

Le fait que le diagnostic du capitalisme mondial de Mézsarós (nous vivons une « crise structurelle du système du capital », titre de la partie 3 de son livre) ne tombe pas dans l’illusion selon laquelle les Etats-Unis auraient perdu leur pouvoir hégémonique prouve la profondeur dialectique et le bons sens de cet auteur, qualités qui lui permettent, dans la partie 4 de son livre (chapitre 5, 3e partie), de critiquer « les fausses illusions concernant le déclin des Etats-Unis comme puissance hégémonique ».

Par conséquent, afin d’encourager le mouvement socialiste après le démembrement de l’URSS (1991) et de l’amener effectivement « au delà du capital », Mézsarós plaide pour une récupération critique des œuvres de Georg Lukács et de Karl Marx qui permettrait non seulement de mener à bien la révolution mais également de conduire des réformes au sein du capitalisme qui bénéficieraient à la classe ouvrière et à la population en général. Quelques années plus tard, Eduardo Grüner publia El fin de las pequeñas historias. De los estudios culturales, al retorno (imposible) de lo trágico (Paidós, Buenos Aires, 2002), ouvrage où il tente de mettre en avant un chemin de reconstitution d’une alternative théorique révolutionnaire non dogmatique, anti-staliniste et puisant des idées dans les œuvres de Ernst Bloch, Georg Lukács et Theodor Adorno – en plus de Friedrich Nietzsche et Georges Bataille – dans le but de conformer un marxisme intégral pour le XXIe siècle. Sa proposition continue d’être attrayante et pleine de vitalité, même si les auteurs qu’il intègre sont parfois incompatibles par principe.

Pour sa part, la proposition de John Holloway et al., dans leur ouvrage Negativity and Revolution : Adorno and Political Activism (Pluto Press, Londres, 2008), est plus consistante du fait qu’elle s’attèle à signaler directement que l’alternative théorique révolutionnaire s’incline aujourd’hui en faveur de T. W. Adorno et, plus précisément, de sa « dialectique négative » comme méthode adaptée à une époque comme celle que nous vivons actuellement, où le Gestell totalitaire capitaliste s’affirme avec impunité à l’échelle globale. Dans les essais réunis dans ce livre, on ne remarque pas seulement la combinaison de thèmes, perspectives et auteurs – certains des collaborateurs récupèrent Bataille, Freud ou encore Lacan – articulés à Adorno mais également la mise en avant d’une méthode dialectique visant à forger un nouveau discours révolutionnaire. Cette mise en avant de la dialectique manifeste une profonde nécessité théorique d’élaboration d’une alternative face à la proposition de Antonio Negri et de Michael Hardt, surtout à partir du livre Empire (Exils, Paris, 2000), qui croyaient nécessaire d’expulser la dialectique de la théorie révolutionnaire. Ces auteurs crurent que pour contourner l’héritage stalinien et son « Diamat », il fallait rejeter tous les discours marxistes dialectiques, y compris ceux opposés au « Diamat », en commençant par Lukács et la Critique de la raison dialectique de Jean-Paul Sartre. Pour ces jeunes élèves d’Adorno qui, dans Negativity and Revolution, débattent surtout avec Lénine et Lukács, tous ces discours ne seraient que des variantes des dialectiques hégéliennes positivistes.

L’insistance sur la négativité de la part de John Holloway et al. semble répondre aux propositions réformatrices pour lesquelles plaide István Mézsarós qui remarque chez Marx une attitude profondément négative (de « négativité intransigeante ») concernant l’activité politique dédiée à la promotion de réformes de la société bourgeoise, attitude que Mészarós considère nécessaire de dépasser afin de combattre efficacement le capitalisme dans les conditions actuelles[3]. Par conséquent, sur la base du malaise de Mézsarós face à la « négativité intransigeante » de Marx vis-à-vis de la politique réformatrice, Holloway et al. pourraient facilement croire à une coïncidence entre les perspectives d’Adorno et de Marx alors qu’elles sont en réalité fort différentes.

Pour finir, Armando Bartra, dans ses livres El hombre de hierro. Los límites sociales y naturales del capital (Itaca, México, 2008) et Tomarse la libertad. La dialéctica en cuestión (Itaca, México, 2009), nous offre une proposition de conformation d’un discours révolutionnaire intégral pour le XXIe siècle dans lequel l’élément fondamental ne réside pas dans la combinaison d’auteurs ou dans la méthode de construction discursive mais dans les problèmes historiques réels. On trouverait ainsi en premier lieu la destruction écologique systématique provoquée par la technologie capitaliste (« l’homme de fer » contre l’homme de chair et d’os, comme l’indique la métaphore de Karl Marx dont se souvient Bartra) et la tendance de l’accumulation de capital à détruire la paysannerie, tendance allant de pair avec la présence persistante de mécanismes intracapitalistes qui la reproduise dans des conditions chaque fois pires.

Ces problèmes réels obligent à une recomposition du discours critique capitaliste qui permette d’en rendre compte, et nous forcent surtout à reprendre la théorie de la subsomption formelle et réelle du processus de travail immédiat au capital afin de développer la théorie de l’aliénation. C’est uniquement de cette façon que cette théorie pourra expliquer les situations contemporaines et mettre en avant un néo-luddisme radicalisé qui récupère celui de Marx et qui va en même temps plus loin en se libérant de ce qu’Armando Bartra prend pour des limites, des ambigüités et ou des réserves.

Bartra déchiffre le développement capitaliste et la révolution à partir de la clé dialectique anti-staliniste et anti-engelsienne de Jean-Paul Sartre (Critique de la raison dialectique) au sein de laquelle nous devons rendre compte de l’émergence systématique de nouveaux sujets révolutionnaires qu’Herbert Marcuse, dans L’homme unidimensionnel (1964), avait annoncé depuis les années 1970. Néanmoins, pour Armando Bartra, ce travail ne peut être mené à bien aujourd’hui qu’en reconstruisant la théorie de l’accumulation et du développement de Karl Marx à partir du moment du processus de reproduction capitaliste durant lequel est garantie la reproduction matérielle des êtres humains, c’est-à-dire à partir de la production agricole, de la propriété et de la rente foncière. C’est sur ce terrain que nous remarquons le phénomène de persistance de la paysannerie – sujet fondamental de toutes les révolutions du XXe siècle – et des ethnies précapitalistes encore vivantes dont le mode de production est fondamentalement agricole. La première étape de cette reconstruction est, selon Bartra, la reformulation critique de la théorie marxiste de la rente foncière et de la théorie marxiste des classes sociales étant donné que ces théories constituent la base des idées erronées concernant la paysannerie et les peuples précapitalistes qui – contre toute évidence – ne sont pas considérés comme révolutionnaires au profit du prolétariat au sens strict[4]. Ces positions du stalinisme de la IIIe Internationale furent maintenues de diverses manières durant la seconde moitié du XXe siècle et c’est contre elles qu’Armando Bartra chercha à se battre.

Ces contributions de Mészarós, Grüner, Holloway et Bartra sont symptomatiques de leur époque et, avec beaucoup d’autres apports non résumés ici, ils mettent en avant la nécessité de configurer un discours critique révolutionnaire intégral pour le XXIe siècle. Ce livre prétend répondre à cette nécessité en essayant d’identifier l’argument des Manuscrits de 1844.

4. Le premier essai que le lecteur trouvera ici est dédié à montrer comment le jeune Marx écrivit ses Manuscrits et à contraster cette rédaction avec l’édition qui en a été faite jusqu’à aujourd’hui.

Nous pourrons observer à ce moment là l’articulation complète et exacte du concept d’aliénation chez Marx, en tant que fait économique analysé scientifiquement et parfaitement fondé. De cette façon, nous pourrons voir comment il est possible de réfuter les arguments de ceux prétendant que ce concept est insuffisant ou – comme Louis Althusser et son école – qu’il est idéologique, hégélien ou feuerbachien.

En outre, il met en avant le fait que la dialectique matérialiste spécifique de Karl Marx est une dialectique positive, contrairement à celle de Hegel qui est négative. En effet, dans les Manuscrits de 1844, Marx démontre que l’idéalisme de Hegel est corrélatif de son nihilisme et que la dialectique doit être positive si elle prétend être révolutionnaire et utile à la formation d’un discours révolutionnaire intégral, ce qui n’était pas le cas de la dialectique négative de Hegel, quoi qu’en pense Theodor W. Adorno. Pour ce dernier, la dialectique ne peut être positive que dans un sens hégélien, qui confirme l’existant, et que seule une dialectique négative permet de critiquer la société bourgeoise.

Dans le second essai de ce livre, nous tentons de montrer qu’au sein des Manuscrits de Paris, et plus précisément dans la section « La rente foncière », on trouve les bases argumentaires pour l’élaboration d’un marxisme écologiste révolutionnaire et pour la récupération respectueuse et révolutionnaire, par le mouvement communiste, du précapitalisme. Par conséquent, cette section du « Premier Cahier » de 1844 ainsi que notre essai – publié pour la première fois en 1980 – semblent dialoguer et débattre de façon anticipée avec El hombre de hierro (2008) d’Armando Bartra.

Dans ces pages des Manuscrits de 1844, Marx reconnaît la paysannerie comme classe révolutionnaire communiste dans l’exacte mesure où elle conflue avec le prolétariat dans l’alliance révolutionnaire et que, réciproquement, le prolétariat devient révolutionnaire – ou réalise ce caractère – via sa confluence avec la paysannerie. Il s’agit d’une relation dialectique similaire à celle s’établissant entre la théorie et la pratique – que Marx expose dans son travail Critique de la philosophie du droit de Hegel (Introduction) publié dans les Annales franco-allemandes en 1843. De façon analogue, dans la section « La rente foncière » de 1844, il semble dire « Vous ne pourrez dépasser le caractère révolutionnaire partiel de la paysannerie si vous ne la liez pas au prolétariat, à la classe qui produit la totalité de la richesse de la société bourgeoise. Et vous ne pourrez pas réaliser le caractère révolutionnaire total du prolétariat sans la paysannerie, ancrée dans la terre et la nature ».

L’interdépendance générale entre le maître et l’esclave, entre le seigneur et le serf et entre le bourgeois et l’ouvrier, explosive comme elle est, se polarise, d’une part, entre une interdépendance partielle et complice entre le capitaliste et le propriétaire foncier et, d’autre part, une interdépendance partielle révolutionnaire entre le prolétariat exploité directement par le capital et la paysannerie sur laquelle repose indirectement la fatidique dynamique de la société bourgeoise visant à spolier le prolétariat. La révolution communiste s’inscrit du côté du prolétariat – qui recouvre son humanité aliénée par le capital dans le travail et dans la consommation –, comme humanisme, et, du côté de la paysannerie – dont le lien avec la terre est attaqué et dégradé de façon continue –, comme naturalisme. Humanisme et naturalisme réalisés, dit Marx dans son « Troisième Cahier » (« Propriété privée et communisme ») après avoir, dans la section sur « La rente foncière » – comme résultat du travail de critique de l’économie politique –, montré que les sujets collectifs historiquement déterminés sont porteurs effectifs desdites tendances historico-universelles.

Afin de donner un fondement à la révolution communiste, à son caractère et à ses tendances théoriques et pratiques, Marx, dans le troisième tome du Capital, perfectionna la théorie de la rente foncière en accord avec son programme de 1844 – tâche qu’il ne put pas mener à bien complètement étant donné les restrictions méthodologiques de ce tome, laissant l’exécution de ce programme pour des livres ultérieurs de la critique de l’économie politique. Néanmoins, en 1851, durant son exil en Angleterre, il se dédia à la critique ponctuelle de la théorie de l’économie politique sur la rente foncière et à la construction d’une théorie alternative après avoir perfectionné son analyse de la relation capital-travail – dans Travail salarié et capital (1846) – et avoir révélé le secret de l’extraction de plus-value. Cependant, cette argumentation économique de la nécessité historique de la révolution communiste se base sur une argumentation philosophique exposée dans le point 6 du « Troisième Cahier » (dans la section « Critique de la dialectique hégélienne et de la philosophie hégélienne en général ») où Marx décante une théorie dialectique de la société et de la nature – et, par conséquent, de la relation entre l’homme et la nature – consistante avec la critique des sciences naturelles qu’Engels mena à bien dans les années 1860 (voir Dialectique de la nature). Le discours de Marx comme celui d’Engels sont radicalement incompatibles avec le « Diamat » stalinien, comme l’ont démontré, par des chemins distincts mais néanmoins confluents, Ernst Bloch (« Processus et structure » dans Entretiens sur les notions de genèse et structure, livre collectif en collaboration avec Lucien Goldmann, Jean Piaget, Jacques Derrida, Leszek Kolakowski et al., Hermann, 2011), Joseph Ferraro (¿Tergiversó Engels el materialismo de Marx?, Universidad Autónoma Metropolitana Iztapalapa, 1989, de même que ¿Traicionó Engels la dialéctica de Marx?, Ítaca, México, 1998) et moi-même (Praxis y dialéctica de la naturaleza en la posmodernidad, Ítaca, México, 1997).

La clé théorique et politique de Marx concernant la rente et la propriété foncière, et concernant la révolution prolétarienne et paysanne telle qu’il en rend compte en 1844 pourrait être formulée ainsi :

«  Dans le mouvement de la relation de propriété sur la terre, nous avons la clé du développement de la révolution communiste car en lui s’exprime et se résume le mouvement de toute l’accumulation, avec sa croissante et caractéristique prolétarisation de l’ensemble de la population finissant par l’affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat[5]  ».

La révolution théorique de Marx se noue ainsi avec le mouvement contradictoire et dialectique de la société bourgeoise alors celle-ci suscite de façon quotidienne le dépassement pratique d’elle-même à travers la lutte des classes, c’est-à-dire avec la révolution communiste en cours. Dans les Manuscrits de 1844, Marx mène à bien cette révolution théorique et en est pleinement conscient[6].

Il est possible de comprendre cette dernière affirmation si l’on met en lien « La rente foncière » avec « Propriété privée et communisme » et que ces deux sections avec « Critique de la dialectique hégélienne et de la philosophie hégélienne en général » – comme je l’ai fait précédemment de façon brève – et que l’on considère que les Manuscrits de 1844, en tant que tout, se complètent avec une réflexion méthodologique générale sur ses contenus et procédés argumentatifs, sur comment faire la critique de l’économie politique, quel est son objet théorique spécifique et sa relation avec la révolution communiste et le prolétariat – que Marx mène à bien dans la chapitre IV, paragraphe 4 de la Sainte Famille, écrite en 1844 et publiée en 1845. De plus, dans un article journalistique intitulé « Gloses critiques marginales à l’article : Le roi de Prusse et la réforme sociale par un Prussien » – écrit parallèlement à l’élaboration des Manuscrits de 1844 – Marx se réfère au soulèvement des tisserands de Silésie et tire de celui-ci des conséquences générales pour caractériser la révolution communiste à partir de la différence entre les révolutions politiques menées à bien par la bourgeoisie, qui sont des révolutions partielles, et les révolutions sociales menées à bien par le prolétariat, qui ne sont pas simplement partielles mais totales. Marx met ainsi en avant l’irréductibilité du programme révolutionnaire du prolétariat face à celui de la bourgeoisie et établit que la thèse complémentaire à celle de la révolution sociale, radicale et totale est la thèse de l’autoémancipation du prolétariat (thèse qu’il confirmera avec Engels dans le Manifeste du Parti Communiste de 1848).

5. La vitalité, l’originalité, l’intelligence et la profondeur que montre la conscience révolutionnaire actuelle dans les propositions résumées ci-dessus est un signe d’espoir, indépendamment des accords ou désaccords particuliers qu’elles suscitent. Dans la mesure de mes possibilités, je souhaitais donc apporter un petit quelque chose à un effort collectif si louable.

En termes généraux, il est évident que l’approfondissement théorique de la conscience révolutionnaire actuelle touche des questions qui furent considérées systématiquement par le jeune Marx dans ses Manuscrits de 1844. Une relecture de ceux-ci, et des questions non seulement économiques mais sociologiques, politiques, culturelles, naturelles, environnementales, sexuelles, religieuses et relatives à la vie quotidienne, promet donc d’être fructueuse face aux préoccupations actuelles. En d’autres termes, il s’agit de souligner l’aliénation du travail et de la production dans la société bourgeoise, c’est-à-dire, en synthèse, des nécessités et de la consommations – extrêmes de la reproduction de cette société – et de tous les aspects qui, entre cet alfa et oméga, se manifestent tant en termes philosophiques qu’en termes artistiques, scientifiques et éthiques.

Un discours révolutionnaire intégral, une critique globale de la société est ce que Karl Marx tente de faire dans ces manuscrits, en harmonie avec les nécessités de développement de la conscience révolutionnaire face au marché mondial capitaliste grande industrie réalisé et alors que, sur toute la planète, la production et la consommation sociales se trouvent soumises à l’accumulation de capital et, avec eux, tous les domaines de la vie sociale.


[1] En réalité, la similarité même du titre est discutable étant donné que Marx intitula ces manuscrits « Contribution à la critique de l’économie nationale » (Zur Kritick der National Ökonomie) et que les éditeurs choisirent Manuscrits économico-philosophiques de 1844.

[2] Dans mon livre El siglo de la hegemonía mundial de Estados Unidos (Ítaca, México, 2004), partie 5, j’analyse cet attentat terroriste comme un symptôme de l’épuisement de la façon qu’ont les Etats-Unis d’exercer l’hégémonie mondiale.

[3] Voir István Mészarós, op. cit., chapitre 13, partie 13.6., p. 559.

[4] Armando Bartra approfondit cette discussion dans son livre précédant El capital en su laberinto, Ítaca, México, 2007.

[5] Jorge Veraza, “La renta de la tierra en los Manuscritos de 1844 de Karl Marx”, infra, p. 108. Cet essai fut publié originellement dans Julio Moguer et al., Ensayos sobre la cuestión agraria y el campesinado, Juan Pablos, México, 1981.

[6] « ‘L’argument de la rente foncière’ est un argument préalablement pensé et qui offre une image globale de la rente foncière, une forme et un contenu prévus avec anticipation en accord avec une intention, et pour cela pensé globalement en référence à son lieu d’exposition et à une stratégie politique. Cet argument nous offre donc également une image globale de l’intention politico-critique de Marx. » (Ibid., p.85). Evidemment ce paragraphe est dirigé contre Louis Althusser (Pour Marx).


Nous remercions Jorge Veraza pour l’aimable autorisation de traduction et publication.

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