Note préliminaire à l’ouvrage « Sartre, los intelectuales y la politica »

par Bolívar Echeverría et Carlos Castro[1]

 

Le texte ci-dessous constitue la note préliminaire à l’ouvrage Sartre, los intelectuales y la política dans lequel Bolívar Echeverría et Carlos Castro réunirent divers textes publiés dans les revues Les Temps Modernes, Le Nouvel Observateur et Der Spiegel, revues constituant selon eux un point culminant de la pensée politique occidentale.

Les entretiens et articles réunis dans le présent ouvrage recueillent les opinions de Sartre concernant les événements ayant eu lieu en France durant les mois de mai et juin [1968].

En réunissant ces textes, notre but est de présenter le point de vue d’un des théoriciens marxistes les plus discutés et dont la préoccupation pour ces questions n’est aucunement occasionnelle mais s’inscrit, au contraire, dans une longue trajectoire interprétative menée à bien par la direction des Temps modernes. Par ailleurs, les solides fondements théoriques servant d’appui à ces textes, qui se révèlent dans leurs contenus, constituent une réfutation digne d’être prise en compte de la vision prétendant disqualifier le marxisme en tant que méthode et système théorique capable de rendre compte de la complexité et de la nouveauté des phénomènes ayant eu lieu durant la « révolution de mai », et qui le réduit par là même à son expression officielle portée par les parties communistes.

La théorie politique de Sartre, qui s’est construite via une discussion ouverte avec les positions de la gauche française, s’est concentrée sur trois problèmes principaux[2], ceux-là mêmes qui passèrent au premier plan lors des derniers événements français : le problème de la fonction de l’intellectuel dans la lutte des classes, celui de la stratégie du mouvement ouvrier européen au sein des conditions créées par le processus d’expansion monopolistique et celui de l’interpénétration des intérêts du prolétariat européen et du destin des luttes révolutionnaires des pays du Tiers-Monde.

Jusque dans les années 1950, avant l’identification créative de Sartre avec le marxisme, l’existentialisme de gauche – « philosophie de la liberté » – avait déjà été une implacable critique immanente de la « raison bourgeoise ». Attaché qui plus est, du fait des nécessités propres à sa méthode, à ne pas mettre de côté le « concret », sa critique dut se référer à la seule expérience radicale du monde bourgeois qui lui était accessible : l’expérience de l’intellectuel. Cette expérience, tant de fois dépeinte comme l’expérience d’une « conscience déchirée », « en crise », accablée par un profond « malaise dans la culture » fût soumise par les existentialistes à une analyse rigoureuse incluant aussi bien le traitement littéraire que la recherche sociologique et l’interprétation philosophique. Le mérite des existentialistes réside sans aucun doute dans le fait d’avoir pénétré la base réelle, historique, de la « situation intellectuelle » et d’avoir souligné la façon dialectique par laquelle, à travers un jeu complexe de médiations et de contradictions, elle se présente dans chaque cas particulier de la production culturelle.

Concernant le problème de la fonction de l’intellectuel dans la lutte des classes – dont l’importance fut démontrée par la révolte étudiante française, rappelant celles ayant eu lieu ouvertement dans les pays latino-américains -, Sartre a souligné la nécessité de restituer et de perfectionner la véritable approche marxiste. Il concorde avec l’affirmation de Marx selon laquelle « les idées dominantes d’une époque de la société sont toujours celles de la classe dominante », comprenant cette phrase comme la description d’une relation structurelle soumise à l’action modificatrice de la lutte des classes. Il n’y a aucun doute sur le fait que l’idéologie de la classe dominante imprime sa marque non seulement sur les produits scientifiques et culturels mais également sur la constitution et le fonctionnement mêmes de l’appareil technologique et culturel (universités, instituts de recherches, académies, presse, cinéma, etc.) par lequel ces produits sont créés ; il est indéniable que la production intellectuelle se réalise normalement dans le cadre d’une tendance justificatrice et apologétique de l’ordre sociale bourgeois ; il est vrai que l’intellectuel, par son origine sociale propre, et dans la mesure où son travail s’effectue au sein d’institutions perpétuant une tradition idéologique, appartient à la classe bourgeoise et défend « objectivement » ses intérêts. Cependant, contre les versions les plus appauvries du marxisme, Sartre affirme que ce tableau ne serait que partiel, et, en définitive, faux, si n’était pas pris en compte l’élément contradictoire et dynamique qu’introduit l’action de la lutte des classes.

La présence du prolétariat, « négation pratique de l’ordre social bourgeois » (Marx), bouleverse systématiquement l’équilibre de domination absolue de la classe bourgeoise. L’incapacité croissante de cette dernière à rendre compte du nouveau type de problèmes sociaux qu’apporte le développement des forces productives la rend chaque fois plus vulnérable aux attaques de la critique socialiste. La bourgeoisie se voit obligée à imprimer à l’appareil technologique et culturel un caractère idéologique chaque fois plus aigu et à déployer en son sein une contradiction indépassable entre sa fonction proprement productive (la recherche de la réalité) et sa fonction idéologique (la justification du système) : les universités deviennent des usines de spécialistes médiocres et « apolitiques » ; la recherche scientifique se rend esclave des nécessités de la consommation capitaliste ; les académies exaltent uniquement les « héros de la culture occidentale » ; la presse, le cinéma, etc. deviennent les instruments d’une cynique manipulation de l’opinion publique.

« Quand la classe ascendante prend conscience d’elle-même – dit Sartre -, cette prise de conscience joue à distance sur les intellectuels et désintègre les idées dans leur tête ». La présence antibourgeoise du prolétariat transforme la situation des intellectuels : leur activité ne s’insère pas simplement dans une détermination mécanique provenant de leur origine de classe mais dans la détermination contradictoire du champ pratique dans lequel elle se réalise. Par conséquent, les intellectuels ont la possibilité de converger avec le prolétariat révolutionnaire ; dans le cadre de leurs propres lieux de travail et dans l’expérience des insuffisances et des tromperies de la culture bourgeoise, ils peuvent découvrir pratiquement la nécessité d’une transformation radicale de l’ordre social. La rigueur intellectuelle et la conséquence scientifique, idéologique et esthétique des hommes de culture peuvent devenir synonymes de critique, de récusation, de contestation. Leur conscience critique sera alors l’équivalent culturel de la conscience révolutionnaire du prolétariat. En résumé : les intellectuels ne sont pas condamnés à servir la bourgeoisie.

Le mouvement étudiant français, né de ses revendications propres et se débordant par la suite de façon spontanée et conséquente en direction d’une récusation totale de la société cherchant le contact avec les travailleurs – seule force capable de transformer radicalement cette société -, vint confirmer la validité de l’analyse sartrienne de la situation de l’intellectuel.

Le second problème principal que Sartre et la rédaction des Temps Modernes ont traité avec attention est celui de l’adéquation de la stratégie socialiste aux conditions de la lutte des classes dans les pays « hautement développés ».

La rédaction des Temps Modernes définit sa politique en résonnance avec celle du Parti Communiste français : elle reconnaît que celui-ci est indiscutablement le parti de la classe ouvrière, et que tout projet révolutionnaire qui prétend s’en passer est nécessairement utopique. Néanmoins, elle maintient tout de même son indépendance d’appréciation théorique, considérant avoir avec le PCF de nombreuses différences de principe concernant la conception de la stratégie révolutionnaire. Cette attitude critique est dirigée principalement contre le caractère réformiste de la ligne suivie par le PCF et contre l’interprétation sociologique lui servant d’appui.

Selon Sartre, le réformisme du PCF obéit à son incapacité – explicable historiquement et pouvant être dépassée – à utiliser la méthode marxiste-léniniste et à découvrir, grâce à celui-ci, les possibilités révolutionnaires particulières qu’offre la lutte des classes dans les pays néocapitalistes. La nouveauté de la situation néocapitaliste réside dans le fait que l’expérience radicale de l’exploitation se présente à l’ouvrier à un niveau plus profond de sa vie productive : au niveau de l’aliénation du travail. L’ouvrier ne ressent plus son exploitation comme privation des moyens nécessaires pour reproduire sa vie mais comme privation de tout pouvoir de décision et de contrôle sur le processus productif. S’il avait auparavant besoin de lutter pour un accès à l’appropriation de la richesse sociale, il doit désormais se battre pour pouvoir déterminer le type de richesse qu’il doit produire et le modèle de vie sociale dans laquelle cette richesse doit être créée et consommée.

Ce qui affecte directement le travailleur n’est pas l’incapacité de la société bourgeoise à produire une richesse suffisante mais le caractère capitaliste de son système de production. Pour cette raison, la perte du caractère urgent des revendications salariales dans la « société de consommation » ne signifie aucunement que le prolétariat ait cessé d’avoir des raisons de lutter contre la bourgeoisie. Au contraire, ses raisons sont devenues plus profondes et plus déterminantes : il a besoin d’un pouvoir ouvrier capable de commencer dès maintenant la transformation socialiste du mode de production.

La ligne réformiste suivie par les dirigeants de la classe ouvrière en France se base sur un programme de revendications qui subordonnent ses propres objectifs aux critères de rationalité et de possibilités du système et de la politique bourgeoise. Face à une telle stratégie, qui ne peut signifier pour la classe ouvrière que la conquête de victoires ne remettant pas en cause le système et qui, par conséquent, peuvent être réabsorbées par le néocapitalisme – laissant ainsi à ce dernier l’initiative d’accorder des concessions aux travailleurs, consolidant le pouvoir bourgeois et empêchant le prolétariat de s’affirmer comme classe potentiellement dirigeante -, l’équipe des Temps Modernes, et en particulier André Gorz, le responsable politique, propose une « stratégie socialiste de réformes révolutionnaires échelonnées ». Cette stratégie socialiste permettrait d’atteindre des objectifs intermédiaires à travers lesquels le socialisme apparaitrait comme quelque chose de possible et recevrait une signification concrète : celle qu’il aura lorsqu’une société dans laquelle les hommes auront soumis les exigences de la production aux exigences humaines existera, lorsqu’un nouvel ordre de priorités gouvernera, lorsqu’un nouveau modèle de consommation, de culture et de cohésion sociale prédominera.

En résumé, toutes les critiques de la direction des Temps Modernes au PCF convergent en ce point : la stratégie réformiste du PCF désapprouve le noyau principal du potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière, à savoir, son exigence de pouvoir réel et sa nécessité de conquêtes préfigurant et préparant l’ordre socialiste.

Durant les mois de mai et juin 1968, les ouvriers français exprimèrent très clairement à quel niveau ils souhaitaient que leurs exigences soient posées : face aux revendications purement salariales avec lesquelles a voulu les identifier la CGT, ils continuèrent à demander la participation à la direction des entreprises. Ce fait a été réaffirmé par Sartre dans l’expression de ses opinions, expression qui a même fait faire un pas en avant à ces revendications dans leur critique du PCF : si jusqu’à aujourd’hui, Sartre considérait que toute action en marge du Parti résultait inopérante, il soutient désormais qu’une organisation à la gauche du Parti n’est pas seulement possible mais nécessaire pour, via la mobilisation des masses, l’obliger à assumer sa fonction révolutionnaire.

Concernant le troisième groupe de problèmes constituant la théorie politique des Temps Modernes, il faut souligner le fait que l’importance que donna la révolte étudiante de mai aux consignes et à l’exemple provenant des révolutions du Tiers-Monde mit en relief la nouvelle conception internationaliste de la lutte des classes tant de fois exposée par le groupe de Sartre. Cette conception affirme que la société néocapitaliste des pays occidentaux constitue, dans le contexte impérialiste mondial, l’équivalent métropolitain de la société sous-développée, et que la lutte des classes au niveau international implique une interpénétration des intérêts du prolétariat occidental avec ceux du prolétariat du Tiers-Monde. Sartre lui-même observe que le travail politique des « comités d’action révolutionnaire » peut être considéré comme la réédition, dans des conditions différentes, des « actions exemplaires » du foyer castriste, « petit moteur » capable de mettre en marche le « grand moteur » révolutionnaire des masses.


[1] Sartre, los intelectuales y la política, Siglo XXI, México, 1968.

[2] Voir le livre de Michel-Antoine Burnier Les existentialistes et la politique, Gallimard, Paris, 1966.

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