Le concept d’autonomie dans le marxisme contemporain : La subjectivation autonome dans les réflexions de Socialisme ou Barbarie (2)

 

Massimo Modonesi

 

2. La subjectivation autonome dans les réflexions de Socialisme ou Barbarie 

Les réflexions élaborées au sein du groupe Socialisme ou Barbarie en France dans les années 50 et 60 sont d’une grande pertinence théorique dans la mesure où elles articulent les notions d’autonomie comme indépendance et comme émancipation, en fonction de l’ensemble des dynamiques subjectives correspondantes, ce qui constitue une perspective originale au sein du débat marxiste et un référent fondamental pour développer les connotations et la portée subjective du concept.

Voyons les traits principaux de la pensée qui a surgie de SouB en parralèle de sa trajectoire historique, pour souligner les imbrications entre théorie et pratique politique.

Socialisme ou barbarie (SouB) fut un groupe politique situé en France qui s’est maintenu actif entre 1949 et 1967. Comme beaucoup d’organisations d’orientation révolutionnaire en Europe occidentale, du fait de sa taille réduite et de son influence limitée sur les masses, elle n’a pas atteint l’impact politique qu’elle souhaitait, non seulement parce qu’elle n’a pas pu impulser et accompagner de processus révolutionnaire mais également parce qu’elle n’est pas parvenu à s’enraciner dans la société française et en particulier dans le camp de la gauche, dominée durant ces années par le Parti Communiste Français (PCF).[1] Néanmoins, la trajectoire de SouB s’est démarquée par la profondeur et la qualité de la réflexion théorique qu’elle a réalisé et divulgué au travers de la revue qui portait le même nom, inspiré par la formule de Rosa Luxembourg de 1915 dans la brochure de Junius sur la crise de la social-démocratie. Dans la revue, au long des 40 numéros publiés entre 1949 et 1965, sont apparus des thèmes et approches théoriques qui anticipèrent diverses problématiques soulevées par le mouvement de 68 –qui paradoxalement a surgit l’année après de la dissolution de SouB– et qui constituèrent un apport significatif –bien que discutable– au débat marxiste. En particulier –au-delà de la valorisation de la place qu’occupa ce groupe dans le panorama de la gauche française et les postures politiques qu’il assuma[2]– ils soulignent l’originalité des réflexions sur le sujet révolutionnaire et, en elles, une tentative de développement marxiste du thème de l’autonomie. Au fond, ce petit groupe de militants –parmi lesquels excellaient des intellectuels qui seraient postérieurement mondialement connus comme Cornelius Castoriadis, Claude Lefort et Jean-François Lyotard– a réalisé, sur le plan de la pensée, ce qu’il ne pu réaliser au niveau politique en relation avec l’objectif énoncé dans le sous-titre de la revue Socialisme ou barbarie, qui se définissait comme un organe de critique et d’orientation révolutionnaire.

Les origines du groupe Socialisme ou Barbarie remontent à 1946, dans le second après-guerre dans la France de la reconstruction, du capitalisme keynésien, du surgissement du gaullisme et du puissant Parti Communiste Français. L’antécédent direct de SouB fut la tendance Chaulieu-Montal (des pseudonymes respectifs de Castoriadis et Lefort) qui agissait comme minorité à l’intérieur du parti trotskyste français –le Parti Communiste Internationaliste[3]– et de la IVème Internationale. En 1948, un an après le IIème Congrès Mondial de cette dernière –lors duquel Castoriadis (Chaulieu) fut délégué– la tendance rompra avec le trotskysme pour constituer un groupe indépendant organisé autour de la revue, sous le nom de Socialisme ou barbarie.

La rupture de SouB avec le trotskysme, à la fin des années 40, trouve son origine dans une polémique autour de la caractérisation de l’Union soviétique et la ligne politique correspondante tant au niveau international que national.[4] A la différence de la majorité des intégrants de la IVème Internationale qui caractérisait l’Union soviétique comme « Etat ouvrier dégénéré », et qu’il fallait défendre face au capitalisme et au fascisme, les fondateurs de SouB soutenaient qu’il s’agissait d’un régime de domination d’une classe émergente, la bureaucratie, qui exploitait les travailleurs dans une forme comparable –bien que non égale– à la bourgeoisie, dans la mesure où elle n’était pas propriétaire des moyens de production mais les contrôlait. Ainsi aucune défense de l’URSS –bien qu’elle fut circonstancielle– n’était acceptable. Cette considération, même lorsqu’elle reconnaissait la validité de la thèse de Trotski sur l’ « Etat ouvrier dégénéré » et la défense de l’URSS au moment de sa formulation, partait de l’analyse du contexte du second après-guerre dans lequel il était évident que le stalinisme non seulement n’avait pas été mis en échec –comme le prévoyait Trotski– ni au niveau externe par la guerre, ni au niveau interne par une révolution antibureaucratique mais que, au contraire, il sortait triomphant de la guerre mondiale et se consolidait comme un régime stable apparemment durable.[5] Ce diagnostic se traduisait, à la différence de ce que posait le courant pabliste en proposant l’entrisme dans les Partis Communistes de masses, par une dénonciation sans nuances de l’URSS.[6]

Cette différence d’appréciation fondamentale, ainsi que les critiques politiques d’ordre national et international envers le parti trotskyste français[7], ont mené le groupe à la rupture depuis la gauche et à la création de la revue comme organe de diffusion de leurs idées.

Depuis l’édito du premier numéro, SouB renforcera la thèse de la bureaucratie comme une nouvelle forme d’exploitation sans propriété privée en lui donnant une plus grande portée dans la mesure où il affirmait que celle-ci assumait « la relève de la bourgeoisie traditionnelle dans le déclin du capitalisme » comme le pointaient les tendances étatiques qui parcouraient le monde occidental.[8] Cette thèse impliquait de mettre en relation la critique de la bureaucratie comme classe dominante dans les pays du dénommé socialisme réel avec la critique des « bureaucraties ouvrières » des partis et syndicats communistes et sociaux-démocrates qui favorisaient –en perfectionnant et rationnalisant l’exploitation– l’intégration du prolétariat au capitalisme en Europe occidentale.[9]

De la critique du capitalisme bureaucratique, se dégageait une conclusion fondamentale :

Parallèlement à l’éviction des formes traditionnelles de la propriété et de la bourgeoisie classique par la propriété étatique et par la bureaucratie, l’opposition dominante dans les sociétés cesse graduellement d’être celle entre les possédants et les sans propriété pour être remplacée par celle qui existe entre les dirigeants et les exécutants dans le processus de production.[10]

Malgré l’affirmation discutable sur son caractère déterminant ou tendanciellement dominant qui déplaçait à un second plan la contradiction capital-travail dans sa dimension proprement économique, SouB mettait à juste titre l’accent sur une contradiction émergente –la bureaucratisation comme forme de domination– qui renvoyait à l’analyse du problème spécifique du pouvoir, le pouvoir décisionnel, c’est-à-dire, à la démocratie politique, sociale et économique comme axe central de la réflexion et de l’action révolutionnaire. Pour SouB, le premier niveau de cette tension ne cessait d’être, pour des raisons évidentes de filiation marxiste, celui de la gestion du processus productif. Le groupe assumera, donc, comme drapeaux fondamentaux, le contrôle ouvrier de l’économie –la « dictature économique du prolétariat »– et la forme conseilliste, inspirée par les soviets russes et d’autres expériences similaires.[11]

(…) l’objectif de la révolution socialiste ne peut être simplement l’abolition de la propriété privée, abolition que les monopoles et surtout la bureaucratie réalisent eux-mêmes graduellement sans qu’il en résulte autre chose qu’une amélioration des méthodes d’exploitation, mais essentiellement l’abolition de la distinction fixe et stable entre dirigeants et exécutants dans la production et dans la vie sociale en général.[12]

Avec la centralité de la relation commandement-obéissance –dirigeants et exécutants– comme clé de lecture du capitalisme du second après-guerre, il est significatif qu’apparaisse dans cette citation la dimension de la « vie sociale », laquelle acquerra toujours une importance majeure dans l’analyse postérieure de SouB avec le thème de la « vie quotidienne » :

L’expérience du capitalisme bureaucratique permet de voir ce que le socialisme n’est pas et ne peut pas être. L’analyse des révolutions prolétariennes, mais aussi des luttes quotidiennes et de la vie quotidienne du prolétariat permet de dire ce que le socialisme peut et doit être.[13]

Les implications théoriques liées au concept de viesociale ou quotidienne– ont accompagné la trajectoire de SouB. Malgré le fait qu’ils ne furent pas l’objet de distinction explicite, ces notions se réfèrent, dans la pensée de SouB à deux dimensions séparées mais articulées : la vie sociale comme un ensemble plus large que la simple expérience de l’exploitation de l’usine –et donc liée à la domination et la résistance vues en général– et la vie quotidienne comme expérience, comme réalité immédiate de l’existence ouvrière.

Cette dernière dimension a dominé la première étape de la réflexion de SouB et était vue comme le domaine de réalisation de l’irréductible et irrépressible capacité de lutte et de résistance spontanée et créative de la classe, telle qu’elle était relatée dans la revue par des activistes ouvriers, en particulier par Daniel Mothé, ouvrier chez Renault et plus tard un sociologue du travail reconnu, qui avait intégré SouB des années après sa fondation se convertissant en l’un de ses principaux dirigeants et idéologues.[14]

Plus tard, dans la dernière étape de la revue, l’accent sera mis sur la sphère de la vie sociale, sur les formes de résistance à la domination depuis la vie comprise dans un sens large qui incluait différents sujets (étudiants, jeunes, femmes, etc.) et différentes thématiques libertaires.[15]

Dans la première étape, ce sera Claude Lefort (Claude Montal) qui théorisera l’idée de la lutte ouvrière au quotidien sous l’idée d’« expérience prolétarienne » dans un long essai dans lequel il proposait une série d’approches méthodologiques d’un thème qu’il considérait aussi central qu’insaisissable dans la mesure où il doutait de la capacité de la théorie à capter la réalité de sujets en processus de transformation permanent :

Celui-ci [le prolétariat] est subjectif en ce sens que sa conduite n’est pas la simple conséquence de ses conditions d’existence ou plus profondément que ses conditions d’existence exigent de lui une constante lutte pour être transformées, donc un constant dégagement de son sort immédiat et que le progrès de cette lutte, l’élaboration du contenu idéologique que permet ce dégagement composent une expérience au travers de laquelle la classe se constitue.[16]

Dans cette formulation baroque, Lefort articule et met en séquence des éléments fondamentaux de l’approche de SouB : le sujet prolétaire, son existence réelle, la lutte, la séparation, l’idéologie révolutionnaire (le projet), l’expérience, la constitution de la classe comme processus en cours. La circularité d’un raisonnement qui part du sujet pour terminer en lui rend compte d’une centralité mais aussi d’un pari orienté vers la construction de la classe pour soi, du sujet politique qui se constitue à partir de l’expérience par une séparation, une rupture, une scission.

Dans cet article –qui servait également comme document politique interne– Lefort présentait la centralité théorique et stratégique de la compréhension des processus de subjectivation politique à partir de la perspective de l’expérience, située à l’intersection entre spontanéité et conscience. Cet angle d’observation et d’analyse résulte d’une importance fondamentale parce qu’il teindra la pensée de SouB et les réflexions sur la notion d’autonomie qui seront développées par Cornelius Castoriadis.

De ce regard centré sur le sujet –dans l’expérience de la vie quotidienne– se détachait une sévère critique à l’objectivisme, posant une autonomie discutable mais compréhensible à la lumière des débats et des positionnements politiques qui parcouraient le mouvement socialiste et communiste durant ces années :

…c’est en définitive l’analyse objective qui se subordonne à l’analyse concrète car ce ne sont pas les conditions mais les hommes qui sont révolutionnaires, et la question dernière est de savoir comment ils s’approprient et transforment leur situation.[17]

Dans cette affirmation –qui anticipe les tonalités du volontarisme révolutionnaire des années 60– se profile la critique au « marxisme des forces productives » et de sa contradiction avec les relations de production, dont la principale référence sont le Prologue de 59 et Le Capital de Marx, que Castoriadis affrontera tellement qu’il le confondra avec l’ensemble du marxisme vers la moitié des années 60.

Malgré ce dénouement, que nous aborderons plus tard, il faut souligner que dans ces passages il est clair que la perspective de SouB, en soumettant à la critique le marxisme « staliniste » du fait de son caractère objectiviste et déterministe, inversait à tel point sa logique qu’il menait à l’extrême la contre argumentation de type subjectiviste et relativiste : il n’existe plus de « conditions » et seules restent l’appropriation et la transformation de la réalité.

Cette logique d’inversement a été théorisée par Castoriadis (qui signe avec le pseudonyme de Pierre Chaulieu) en 1957 dans un texte qui présente la formulation la plus aboutie de la vision de SouB.

Castoriadis commençait ce long essai en argumentant que l’ordre des apartés de l’article faisait passer la réflexion sur le socialisme avant la critique du capitalisme parce qu’on pouvait critiquer la réalité seulement à partir de son possible contraire, de son alternative possible, c’est-à-dire qu’on ne pouvait comprendre le capitalisme et sa crise que depuis la vision la plus aboutie de la société socialiste :

… le contenu même de nos idées nous amène à soutenir qu’on ne peut finalement rien comprendre au sens profond du capitalisme et de sa crise sans partir de l’idée la plus totale du socialisme. Car tout ce que nous avons à dire peut se réduire en fin de compte à ceci : le socialisme, c’est l’autonomie, la direction consciente par les hommes eux-mêmes de leur vie ; le capitalisme — privé ou bureaucratique — c’est la négation de cette autonomie, et sa crise résulte de ce qu’il crée nécessairement la tendance des hommes vers l’autonomie en même temps qu’il est obligé de la supprimer.[18]

En plus de la logique inversée, dans ce paragraphe apparaît une idée qui s’est convertie en l’axe de la réflexion de SouB et une posture originale à l’intérieur du débat marxiste : « le socialisme c’est l’autonomie ». Celle-ci constitue le domaine principal de la lutte de classe dans le capitalisme dans la mesure où celui-ci prétend la nier sans y parvenir, laissant intact son potentiel comme tendance subversive. L’inversement logique se traduit en une perspective analytique : c’est seulement depuis l’autonomie que nous pouvons voir et comprendre la domination capitaliste.

Avant d’avancer dans l’exploration de l’idée d’autonomie chez SouB il faut rappeler le contexte dans lequel elle s’est développée. A partir de 1953, mais surtout à partir de 1956, les mouvements de protestation dans l’est européen –d’abord en Allemagne, en Pologne et à une échelle plus grande en Hongrie– ont donné un nouvel air politique à SouB et ont inspiré la direction de leurs réflexions. Exaltant le caractère spontané des rébellions et le surgissement de conseils ouvriers dans l’Est, les socio-barbares voyaient et voulaient voir tant les indices d’un programme auto-gestionnaire que l’embryon de la révolution anti-bureaucratique qu’ils portaient en bannière.[19] En même temps, les convulsions des processus de décolonisation contribuaient à l’optimisme du groupe. En particulier, la guerre d’Algérie –du fait de sa relation directe avec la France et des ambiguïtés du PCF– orientait l’attention de SouB –exprimée dans les postures de Lyotard[20]–, vers l’attente de processus révolutionnaires impulsés par l’action autonome des masses. En effet, en lien avec ces processus, le groupe a grandit durant ces années et la revue a augmenté sa circulation profitant d’une certaine reconnaissance dans le milieu gauchiste français, et à l’optimisme contextuel s’est ajouté un certain optimisme organisationnel, considérant que les évènements et l’augmentation de militants et sympathisants était une reconnaissance du travail de la revue et confirmait la pertinence de ses thèses.[21]

L’idée et le projet d’autonomie ont fleuri dans ce contexte comme caractérisation du socialisme, entendu comme point de départ et d’arrivée, comme instrument et comme processus. L’autonomie était associée à l’exercice d’un libre arbitre collectif –en conflit permanent avec l’hétéronomie de l’aliénation promue par le capitalisme moderne– et apparaît chez SouB comme moyen et comme fin de la lutte spontanée du prolétariat dans sa vie quotidienne et dans tous les aspects de la vie sociale, en commençant par le terrain plus immédiat de l’exploitation qui est le lieu du travail et débouchant sur une nouvelle organisation de la société, sur l’émancipation du prolétariat :

Le socialisme ne peut s’instaurer que par l’action autonome de la classe ouvrière, il n’est autre chose que l’action autonome. La société socialiste n’est autre chose que l’organisation de cette autonomie, qui à la fois la présuppose et la développe.[22]

L’action autonome est le principe, le moyen et la fin, elle est la condition, l’instrument et le résultat du socialisme. Reprenant les termes classiques, l’indépendance de classe –entendue comme pratique d’autodétermination– n’est pas une donnée mais un processus d’émancipation qui débouche sur le socialisme, un processus caractérisé par des expériences d’émancipation. Abusant des impératifs catégoriques pour renfoncer l’originalité et le caractère polémique de ses affirmations, SouB met au cœur de la dynamique politique l’autonomie comprise comme propriété ou caractéristique du sujet et de l’action et, en même temps, la déploie comme processus émancipatoire qui passe par mais ne finit pas dans le socialisme, mais que le socialisme étend et « organise ». Cette approche, avec tous ses problèmes, articule la notion d’autonomie-indépendance de classe avec celle d’autonomie-autodétermination comme horizon émancipateur. L’autonomie n’est pas seulement un recours ni un simple décor/scénario d’émancipation, mais un processus impulsé par une ressource et une ressource développée par un processus.

Comme corolaire, et ici finit de se configurer l’originalité de SouB, le concept d’autonomie repose sur l’idée d’expérience qu’avait avancé Lefort en 52. L’autonomie est, donc, un processus émancipatoire de caractère subjectif, qui se réalise dans la mesure où se déploie l’émancipation subjective à partir des expériences d’autodétermination. Dit d’une autre manière, l’autonomie représente le processus de subjectivation correspondant aux expériences d’émancipation.

En ce sens, on comprend et justifie la valorisation systématique –et même l’exaltation et l’idéalisation– de la spontanéité de la part de SouB dans la mesure où en elle s’exprime la pratique autonome, elle se convertit en expérience autonome laquelle, à la fois, est la base pour de nouvelles pratiques et actions autonomes. Ce cycle de production et de reproduction de l’autonomie est la clé du processus révolutionnaire et du déploiement de l’émancipation. L’autonomie est, donc, conçue par SouB comme un horizon émancipateur qui se construit dans le présent par le moyen de la lutte et se projette vers une nouvelle forme sociale. En ce sens, il se formule un dispositif préfiguratif et performatif du socialisme entendu comme « mouvement réel » : performatif dans la mesure où l’autonomie oriente les luttes et préfiguratif parce que celles-ci anticipent la forme de la société future, c’est-à-dire « représente » la société socialiste.

De façon cohérente avec sa confiance dans la capacité autonome du sujet révolutionnaire, SouB argumentait la nécessité d’éliminer la dénommée « transition au socialisme » par l’immédiate dissolution de toutes les formes bourgeoises (par exemple la différenciation salariale) et tendanciellement de l’Etat en général sous le principe que la socialisme est liberté, c’est-à-dire, autonomie des producteurs associés.

Pour SouB, l’origine de la bureaucratisation en URSS s’identifie avec la perte d’autonomie des soviets face au parti et à l’Etat. Ainsi on conclut que l’expropriation des capitalistes n’était que la moitié négative de la révolution prolétarienne et l’autre partie positive devait être la dictature économique du prolétariat qui promouvait et réalisait dans les faits la dissolution de l’Etat dès le début.

Fidèle à la tradition des soviets, les formes concrètes de l’autonomie sont délimitées par Castoriadis dans les termes relativement « classiques » de gestion ouvrière par le moyen de Conseil d’usine lesquels s’articuleraient au niveau national en une Assemblée générale et un Gouvernement des Conseils.[23] Néanmoins, cette formulation institutionnelle inspirée de l’expérience tronquée des soviets est considérée par Castoriadis, de façon cohérente avec l’approche de SouB comme une forme « adéquate » et non « miraculeuse » puisqu’aucune solution légale ne garantissait ce que seule l’action autonome de la classe pouvait réaliser. En cela SouB se positionnait explicitement contre le « fétichisme statutaire » mais également contre le « spontanéisme anarchiste ».

D’autre part, même en soutenant la démocratie directe à partir des « cellules sociales » des lieux de travail à partir de la transparence, l’information et la connaissance, Castoriadis défendait la nécessité d’un certain niveau de centralisation qui ne soit pas délégatif mais l’expression du pouvoir ouvrier.[24] Comme nous l’avons signalé, le problème de l’autonomie était en lien traditionnellement et logiquement avec le thème de l’organisation politique, c’est-à-dire avec le thème du parti. Si SouB –en syntonie avec ses origines dans le bolchevisme trotskyste– défendait le rôle historique de l’avant-garde et de l’organisation partisane pour la diffusion de la conscience et des objectifs de lutte anti-bureaucratique, il pensait sa dissolution immédiate à l’intérieur des « organismes autonomes de la classe » dans le processus révolutionnaire :

Une telle organisation ne peut se développer autrement qu’en préparant sa rencontre avec le processus de création d’organismes autonomes des masses. En ce sens, bien que l’on puisse dire qu’il représent la direction idéologique et politique de la classe dans les conditions du régime d’exploitation, il faut dire également et surtout que c’est une direction qui prépare sa propre supression, par sa fusion avec les organismes autonomes de la classe, dès lors que l’enrée de la classe dans son ensemble dans la lutte révolutionnaire fait apparaître sur la scène historique la véritable direction de l’humanité, qui est cet ensemble de la classe même.[25]

Malgré l’usage mythique de l’idée de l’« ensemble de la classe » comme sujet de l’histoire, SouB assumait le problème de son organisations interne et proposait une démocratie ouvrière basée sur le pluralisme interne (fractions) et la révocation de mandats pour l’exercice direct du pouvoir qui éviterait toute forme de délégation et de bureaucratisation.

A l’intérieur d’une organisation qui prétendait combiner la critique antibureaucratique, le conseillisme et la tradition bolchevique, ça n’est pas un hasard si le thème du parti est un objet de polémiques et de ruptures.

Depuis sa fondation en 1949, à l’intérieur de SouB s’est posée la nécessité d’une forme d’organisation politique –se différenciant explicitement des anarchistes– qui accompagnerait et orienterait les organismes autonomes des masses pour qu’ils assument le projet révolutionnaire, face auquel le parti se dissoudrait.[26]

En même temps, l’emphase et les interprétations de cette thèse étaient différentes à l’intérieur du groupe. En particulier, Claude Lefort (Montal) défendait, en évoquant Rosa Luxembourg, une posture anti-léniniste qui, sans nier le rôle de l’avant-garde, promouvait l’idée de l’organisation politique comme instrument –«détachement provisoire » tendant à se dissoudre dans le pouvoir ouvrier– de la révolution et non comme sa « direction ».[27]

En 1958, les nuances deviennent des différences irréconciliables et Lefort s’est séparé de façon définitive de SouB justement à partir du rejet de l’idée de parti que promouvait à ce moment Castoriadis, et que Lefort accusait d’incohérence avec SouB, d’avant-gardisme et de promouvoir une micro-bureaucratie qui se donnerait le droit d’exiger à la classe comme si elle était une entité séparée. Soutenant une argumentation contre l’extériorité de l’avant-garde léniniste Lefort renforçait l’argument autonomiste :

La politique n’est donc pas à enseigner, elle est plutôt à expliciter comme ce qui est inscrit à l’état de tendance dans la vie et la conduite des ouvriers.[28]

Lefort a fondé, cette même année, ILO (Informations et Liaisons Ouvrières, qui se nommera plus tard ICO, Informations et Correspondances Ouvrières).

La réponse de Castoriadis (sous le pseudonyme de Paul Cardan) approuvait le pari d’une nouvelle forme d’organisation politique qui n’écartait pas la ligne historique de SouB basée sur la confiance dans l’action autonome du prolétariat.[29]

Il est intéressant de voir comment dans ces articles, dans lesquels Castoriadis trace la nouvelle ligne de SouB, apparaît un thème qui avait été bouché dans les réflexions antérieures par l’enthousiasme pour l’autonomie. Le thème du parti et l’organisation surgissait d’une préoccupation qui était brandie de façon polémique face à l’orthodoxie autonomiste de Lefort comme cela s’était entrevu avant dans les lettres à Pannekoek :

Si l’on accepte pas cette activité dirigée vers l’autonomie du prolétariat, c’est qu’on donne à l’autonomie un sens absolu, métaphysique : il faut que les ouvriers en dehors de toute influence parviennent à certaines conclusions. (…)

L’autonomie ou la liberté n’est pas un état métaphysique, c’est un processus social et historique. L’autonomie se gagne à travers une série d’influences contradictoires, la liberté surgit au cours de la lutte avec les autres et contre eux.[30]

Les nuances impliquaient un éclaircissement théorique sur le caractère relatif et processuel de l’autonomie et une récupération du principe d’extériorité léniniste qui pouvait se justifier non seulement théoriquement mais aussi du fait d’une moindre confiance dans l’émergence de la spontanéité et de l’autonomie dans les masses.

En effet, en 1959, après le coup d’état institutionnel réussi de De Gaulle et la fin de la vague de rébellions en Europe de l’Est, le décor invitait à prendre en compte certaines inerties à l’intérieur du mouvement ouvrier. Dans cette direction, Castoriadis, à contre-courant du ton euphorique des années antérieures, reconnaissait « l’immaturité manifeste du prolétariat face au socialisme » considérant que le dégénérescence des organisations ouvrières ne pouvait être possible sans la complicité de larges secteurs ouvriers : « personne ne peut trahir durement les personnes qui ne peuvent être trahies ».[31]

L’observation de la dépolitisation, l’apathie, l’acceptation ou la réaction insuffisante débouchent sur une affirmation catégorique : « le prolétariat a les organisations qu’il est capable d’avoir ».[32]

Ce désenchantement –qui dans le fond révélait une lagune dans la pensée de SouB, aveuglé par la foi dans la vocation révolutionnaire de la classe, par l’autonomie du sujet ouvrier– sera le humus dans lequel germera l’abandon du marxisme par Castoriadis, la fin de SouB et la suspension de la publication de la revue.

Sous la sentence de la disparition de « l’activité politique proprement dite » dans un contexte de dépolitisation et de privatisation de la société, SouB terminait son cycle, selon Castoriadis « pour éviter l’obsession sectaire, l’hystérie pseudo activiste et le délire d’interprétation ».[33] Dans l’Edito du numéro 35 de janvier 1964 sont résumées les postures qui se sont élaborées depuis 1959.[34] Dans cette synthèse, Castoriadis décrétait la « fin du marxisme classique » comme conséquence de trois évènements qui modifiaient le contexte dans lequel celui-ci avait surgit et s’était développé : les transformations du capitalisme, la disparation du mouvement ouvrier « en tant que mouvement organisée de classe contestant de façon explicite et permanente la domination capitaliste » et l’absence de révolutions tant dans le premier comme dans le tiers monde malgré les convulsions liées à la décolonisation. Ce sont ces nouvelles données qui portaient Castoriadis à considérer que le marxisme était en ruine comme système de pensée concrète et comme programme d’action.

Pour soutenir ce diagnostic, Castoriadis utilisait les principes élaborés pour SouB dans et depuis le marxisme, désormais présentés contre celui-ci dans une version plus extrême. Sous cette logique, il donnait le marxisme pour mort du fait de ne pas reconnaître la centralité de la division entre dirigeants et exécutants et continuer à insister sur la division matérielle sur le plan de la production ; pour ne pas assumer que la classe dominante fondamentale était la bureaucratie et la non capitaliste ; que le « système » était l’organisation bureaucratique et non le marché ; que le travail n’était pas un objet, une simple marchandise ; que la classe n’était pas un fait, mais un sujet actif de lutte. Il disait dans l’Edito :

Pour la conception classique, le prolétariat subit sont histoire jusqu’au jour où il la fait exploser. Pour nous, le prolétariat fait son histoire, dans les conditions données, et ses luttes transforment constamment la société capitaliste en même temps qu’elles le transforment lui-même.[35]

Une autre critique formulée en consonance avec les élaborations de SouB se dirige contre le modèle léniniste du parti :

Pour nous, au centre de toute se place l’autonomie des travailleurs, la capacité des masses de se diriger elles-mêmes, sans laquelle toute idée de socialisme devient immédiatement une mystification.[36]

Il accusait le marxisme de mettre l’accent sur le développement des forces productives et des facteurs objectifs, ce qui débouche sur un déterminisme économique. Pour Castoriadis, il n’y avait pas de contradiction entre le développement des forces productives et les formes économiques capitalistes ou les relations de production capitalistes comme le démontrait le fait que dans le capitalisme de ce temps on pouvait avoir un plein emploi, augmenter les salaires et diminuer le temps de travail. Il déclarait ainsi la fin de « l’étape théologique », la décadence des systèmes théoriques fermés, de la « théorie complète et définitive » face au triomphe des savoirs fragmentaires et provisoires.

Dans cet essai, Castoriadis avançait une caractérisation plutôt pessimiste de la situation politique dans laquelle l’unification de catégories de travailleurs dans un processus de prolétarisation qui ne polarisait pas mais qui hiérarchisait en forme de pyramide à partir de la différenciation des tâches, la fragmentation du processus de travail et la création de nouvelles spécialisations semblait difficile. D’autre part, l’augmentation du secteur des services provoquait, bien qu’il y avait plus de travailleurs, que ceux-ci n’étaient pas des ouvriers. L’indéfinition concrète du sujet portait à le définir en fonction de l’attitude et ou de la disposition face à la lutte : « la seule différence réelle est entre ceux qui acceptent et ceux qui combattent le système, dans la vie quotidienne ». [37]

En tant que forme de domination, il constatait qu’il était toujours moins nécessaire de recourir à la violence étatique, dans la mesure où les mécanismes de cooptation via redistribution, réformisme et pseudo-démocratie opéraient efficacement. La barbarie était présentée comme « cauchemar conditionné » :

Avec le monopole de la violence comme dernier recours, la domination capitaliste repose actuellement sur la manipulation bureaucratique des gens, dans le travail, dans la consommation, dans le reste de la vie.[38]

Ainsi, la contradiction de fond apparaissait comme étant entre exclusion et participation à tous les niveaux de la vie au milieu d’une crise de valeurs et de la personnalité même de l’homme moderne. Les thèmes de l’ouverture de la dernière étape de SouB apparaissaient, thèmes qui se retrouveront dans les préoccupations humanistes et libertaires du mouvement de 68 et, en même temps, en relation avec l’expérience psychanalytique de Castoriadis et sa trajectoire intellectuelle postérieure, à la marge du marxisme et de tout mouvement politique.

Dans ce texte, il est surprenant de constater que, de façon contradictoire, on ne renonce pas aux piliers de l’optimisme révolutionnaire et de l’analyse marxiste de SouB et que se réitèrent certains de ses postulats fondamentaux :

Le fonctionnement même du capitalisme garantit donc qu’il y aura toujours des « occasions révolutionnaires » mais ne garantit pas leur issue qui ne peut dépendre de rien d’autre que du degré de conscience de d’autonomie des masses. Il n’y a aucune dynamique « objective » qui garantisse le socialisme, et dire qu’il puisse en exister une est une contradiction dans les termes.[39]

La perspective révolutionnaire se déplaçait maintenant dans le futur, « il y aura » des occasions, dans un renoncement implicite du présent, assumant l’impossibilité actuelle. En même temps, se réitérait le principe selon lequel, dans le contexte d’une structure conflictuelle comme l’est le capitalisme, la seule solution possible à la crise surgit du facteur subjectif incarné dans la tendance ou l’aspiration à l’autonomie des masses.

L’Edito de 64 résumait toutes les éléments que Castoriadis avait développé depuis la fin de 1959 et qui ont suscité de fortes polémiques et une scission en 1963.[40] Parallèlement, Castoriadis continuera de désagréger ces thèses dans un long essai intitulé « Marxisme et théorie révolutionnaire » qui fut publié en feuilleton dans les numéros 36 à 40 (entre avril 1964 et juin 1965) –les derniers de la revue avant sa fermeture– et qu’il réédita comme première partie de son livre le plus connu : L’institution imaginaire de la société.[41]

Le premier aparté s’intitule « Le marxisme : bilan provisoire » bien que, dans le ton des arguments, il soit présenté comme définitif, comme sentence de mort et comme enterrement d’une pensée obsolète. L’auteur éclaire qu’il ne s’agissait plus d’une autocritique pour rompre les liens avec l’orthodoxie mais qu’il s’agissait de « choisir entre continuer d’être marxiste ou continuer d’être révolutionnaire ».[42]

Dans le diagnostic, des deux composantes du marxisme –la lutte de classes et la détermination économique– la seconde est présentée comme la dominante, et donc, l’essence du marxisme, dans lequel la fermeture prime sur l’ouverture.

Comme indice d’une crise de sa pensée, dans son adieu au marxisme, Castoriadis récupérait des tons et des thèmes de sa propre réflexion marxiste lorsqu’il précisait dans une note qu’autonomie signifiait « révolution des masses travailleuses instaurant le pouvoir des Conseils » et, dans un autre passage, que la gestion ouvrière est un mode de socialisation valide pour d’autres sphères, et donc, le pont vers la totalité sociale.

Néanmoins, ce texte montre un déplacement clair de l’angle qui se manifeste par l’apparition de thématiques qui seront centrales dans la réflexion postérieure de Castoriadis, ce qui explique son inclusion comme première partie du livre L’institution imaginaire de la société. Le thème du désir, du moi, de la relation psychologique conscient-inconscient, de l’imaginaire, du social-historique et la relation institué-instituant que Castoriadis récupère de sa formation et de son exercice professionnel comme psychanalyste justement dans ces années. Mais, si il y a une série d’éléments de continuité entre la réflexion développée dans SouB, la trajectoire postérieure de Castoriadis écarte non seulement un angle et une perspective marxiste mais également une série de thématiques et pourrait difficilement se lire depuis une logique « d’unité de distance » comme le dit Philippe Caumières qui, d’autre part, affirme :

Trouver dans le militant de SouB de fortes intuitions qui n’ont pas pu être développées parce qu’elles étaient prisonnières d’un schéma de pensée qui est devenu obsolète. Mais vouloir les libérer du pathos révolutionnaire serait abandonner le projet d’autonomie.[43]

Il faudrait voir si c’est le marxisme qui était ou est obsolète comme champ de pensée ouvert et diversifié ou bien si c’est le schéma de pensée rigide que Castoriadis présente comme marxisme, passant de la défense du marxisme contre le stalinisme à l’assimilation de l’un avec l’autre. D’autre part, s’il est clair que SouB a donné des intuitions plus qu’un développement théorique fini, celles-ci s’insèrent dans un tissu théorique qui –même dans son ouverture et ramification– leur donnait du sens. En particulier l’idée d’autonomie acquérait consistance dans la mesure où elle articulait l’indépendance de classe au socialisme dans un processus d’émancipation ancré dans le développement de subjectivités forgées à partir d’expériences et de pratiques d’autodétermination.

Le développement postérieur auquel se réfère Caumières a à voir avec la formulation d’un appareil théorique propre que Castoriadis élaborait dans les décennies postérieures dans le cadre d’une trajectoire intellectuelle professionnelle. Cet appareil, au-delà de la valorisation de sa solidité et de sa portée, est susceptible d’être critiqué depuis l’optique de la réflexion de SouB dans la mesure où il se pose comme théorie finie même lorsqu’il prétend avoir un caractère fragmentaire et provisoire –dans l’air des modes post-modernes.

D’autre part, comme le signale Caumières, il cesse de s’attacher au « pathos révolutionnaire » comme attitude face aux implications concrètes liées aux sujets dans leurs luttes, à l’engagement politique orienté vers la transformation du réel. Dans la mesure où Castoriadis cesse de penser, depuis une réflexion militante, le conflit politique concret pour s’immerger dans des réflexions éminemment philosophiques, s’il a pu gagner une consistance académique et –avec elle– une reconnaissance, il a perdu la perspective d’une militance intellectuelle qui lui permette de se centrer sur des porblématiques politiques concrètes depuis l’optique de l’action collective.[44]

Dans ce sens se dirige la critique pertinente de Daniel Bensaïd :

Mais qu’est-ce que l’autonomie ? Autonomie de qui ou de quoi ? Et qui détient le pouvoir exorbitant de la définir ? L’autonomie pour l’autonomie ne saurait être qu’un formalisme de l’autonomie. Et personne ne saurait être contre le principe d’une autonomie aussi indéterminée. La question se corse précisément dès lors qu’on entreprend d’en déterminer le contenu et les modalités, que ce soit dans le sens d’une intersubjectivité communicationnelle ou dans celui, fort différent, d’un conseillisme radical. (…)

Cette invocation du réveil soudain semble reposer sur un sursaut hypothétique d’une volonté indéterminée, ou miser sur le surgissement d’un événement miraculeux.[45]

En effet, avec l’abandon de la perspective marxiste par Castoriadis, la solidité de l’autonomie des sujets concrets dans des luttes concrètes se dissout dans l’air métaphysique de l’autonomie abstraite, comme propriété formelle transcendantale. Cela se traduit par l’extirpation de l’autonomie du terrain politique.

Pour finir, revenons au cœur de la pensée de SouB pour évaluer ses portées et ses limites.

En effet, en plus de reproduire les arguments de l’Edito mentionné précédemment et des articles antérieurs, le long texte d’adieu au marxisme de Castoriadis présente quelques points qui, paradoxalement, précisent et approfondissent l’idée d’autonomie. En particulier, celle-ci qui semble liée à la notion de praxis :

Nous pouvons dire que, pour la praxis, l’autonomie de l’autre et des autres est à la fois la fin et le moyen ; la praxis est ce qui vise au développement de l’autonomie comme fin et utilise pour cette fin l’autonomie comme moyen. (…)

Ce que nous appelons politique révolutionnaire est une praxis qui a pour objet l’organisation et l’orientation de la société en vue de l’autonomie de tous et reconnaît qu’elle présuppose une transformation radicale de la société qui ne sera possible que par le déploiement de l’autonomie des hommes.[46]

Apparaissent ici de façon explicite les trois piliers de la pensée de SouB. En premier lieu, l’autonomie comme praxis, ce qui fait référence à l’expérience et la subjectivation politique. En second lieu, l’articulation de sa duplicité : comme moyen et comme fin, comme processus et comme événement. En troisième lieu, la mention de la circularité et l’interdépendance entre présent et futur, entre l’orientation des luttes d’aujourd’hui et la forme de la société de demain. L’autonomie est au début et à la fin du processus, en termes classiques il est indépendance de classe et socialisme, et de cette manière il devient l’ensemble du processus, dans la mesure où les êtres humains –à partir de leur capacité autonome– en sont les protagonistes.

En même temps, à côté d’une intuition et d’une thèse originale et enrichissante, se dessinent les éléments d’une certaine confusion conceptuelle dérivée de l’absence d’une distinction claire entre autonomie et autonomisation, entre horizon émancipateur et processus d’émancipation. Une distinction nécessaire pour visualiser pleinement l’articulation que SouB esquisse à grands traits :

Nous voulons montrer la possibilité et expliciter le sens du projet révolutionnaire, comme projet de transformation de la société présente dans une société organisée et orientée dans le sens de l’autonomie de tous, cette transformation étant effectuée par l’action autonome des hommes tel qu’ils sont produits par la société présente.[47]

La dernière partie de la citation révèle l’un des passages les plus problématiques de la formulation de SouB : « les hommes tel qu’ils sont produits par la société présente ». Si nous suivons le raisonnement de SouB, s’agit-il d’hommes aliénés par l’hétéronomie ou les porteurs de l’autonomie ? Les deux figures apparaissent dans l’analyse de SouB comme incriminations opposées sans éclaircir la cohabitation ou le passage de l’une à l’autre, assumant l’autonomie comme une qualité intrinsèque qui apparait ou disparaît de façon magique. Maintenant, que l’on assume la viabilité du passage ou que l’on suppose l’existence de la qualité, la thèse de SouB se base sur un automatisme, sur un dispositif mécanique. Dans les équilibres et les pondérations à l’intérieur de la pensée de SouB, l’emphase vers l’autonomie comme mouvement réel conduit à une simple reconnaissance des liens aliénés et hétéronomes (nous dirions subalternes) comme donnée sociale que l’autonomie tend à dépasser, sans leur octroyer un poids et une place spécifique et constitue un problème théorique et politique fondamental.

Comme preuve de cela, les considérations pessimistes sur la dépolitisation et la privatisation de la vie, à partir de 1959, apparaissent comme extérieurs à la logique de la pensée autonomiste de SouB, comme contrepartie contradictoire, une interférence inacceptable et, d’une certaine façon, dévastatrice dans la mesure où elle démantèle non seulement l’optimisme qui régissait la proposition mais la proposition même, débouchant sur l’abandon du marxisme et la dissolution du groupe.

En termes théoriques, le pari pour l’autonomie brouille la subalternité, déséquilibre la thèse, la pose sur le terrain d’un essentialisme autonomiste qui obstrue la capacité de visualiser la complexité et la profondeur de sa contrepartie subalterne située à l’intérieur des relations de domination, par quoi se dissout le processus en un saut vers l’autonomie. En ce sens, l’absence de notions comme autonomie relative –qui manipule par exemple implicitement Gramsci en se référant à l’autonomie intégrale– ou autonomisation contribue à créer une notion absolue, un essentialisme et un impératif qui favorisent la confusion conceptuelle et théorique qui sous-tend la thèse de SouB.

Néanmoins, en dehors de ces considérations, la réflexion de SouB ne cesse d’être pertinente parce qu’elle offre une élaboration marxiste du concept d’autonomie qui combine explicitement des dimensions fondamentales : le principe d’indépendance, l’horizon et le processus émancipatoire avec les implications subjectives qui leur correspondent. Donnée, instrument et processus se fondent en une seule perspective.

Dans cette articulation, l’angle d’analyse des processus de construction subjective lié aux dimensions de l’émancipation et du pouvoir résulte particulièrement significatif au niveau conceptuel : la perspective de la subjectivation autonome, ancrée dans la notion d’expérience, résultat d’un dialogue entre être social et conscience sociale. Si celle-ci, par elle-même, montre d’autres aspects de la conformation subjective, en même temps, cette acception place potentiellement le concept d’autonomie à côté des notions de subalternité et antagonisme comme une facette fondamentale de la construction inégale et combinée des sujets politiques dans le cadre de la domination, par le conflit, sur le chemin vers l’émancipation.


[1] Le PCF était le « parti des fusillés » de la Résistance contre l’occupation nazie, profondément ancrée dans la société française, dans el monde de le culture, dans les quartiers populaires et principal représentant du mouvement ouvrier, par la Confédération Générale du Travail (CGT) qui, dans une certaine mesure, était son bras syndical. Voir à ce propos l’étude classique –publiée en 1968- de Annie Kriegel, Los comunistas franceses, Villalar, Madrid, 1978.

[2] Pour une reconstruction de l’histoire de SouB, voir Philippe Gottraux, Socialisme ou Barbarie. Un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Payot, Lausanne, 1997.

[3] Né en 1944, dans la clandestinité, de la fusion de trois groupes.

[4] En particulier sur la politique du PCI en France dans ces années qui fut l’objet d’une critique virulente de la part de la tendance Chaulieu-Montal, en particulier la consigne du « gouvernement PCF-PS-CGT », voir « Lettre ouverte aux militants du PCI et de la “IVème Internationale” » dans Socialisme ou Barbarie, numéro 1, Paris, mars 1949.

[5] Voir la résolution de la tendance Chaulieu-Montal au IIème Congrès Mondial de la IVème Internationale, « L’URSS et le stalinisme mondial » dans Les congrès de la IVème Internationale, Tome III, La Brèche, Paris, 1988, pp. 211-221 ; voir aussi les textes de Pierre Chaulieu (Cornelius Castoriadis), « Sur lé régime et contre la défense de l’URSS », Bulletin intérieur du P.C.I, numéro 31, août 1946 ; « Sur la question de l’URSS et du stalinisme mondiale », Bulletin intérieur du PCI, numéro 41, août 1947. Ces postures rapprochent Chaulieu et Montal à la tendance Johnson-Forest (C.L.R James et Raya Duyaneskaya) du trotskysme nord-américain avec lequel ils ont maintenu un lien dans les années suivantes. Voir la résolution « La IVème Internationale et la question russe » de la tendance Johnson-Forest dans Ibid pp. 221-226.

[6] Par pablisme, nous entendons la ligne impulsée par Michel Pablo (Michalis Raptis) comme dirigeant de la IVème Internationale. Pour une histoire synthétique des courants trotskystes voir Daniel Bensaïd, Les trotskysmes, PUF, París, 2002.

[7] Tant l’ambigüité du PCI face au PCF avec le soutien aux communistes yougoslaves en rupture avec Staline. Les dissidents soutenaient que, malgré la rupture du titisme avec le stalinisme, il ne fallait pas confondre et penser substituer une bureaucratie comme un autre comme le faisait la majorité trotskyste du PCI et de la IVème Internationale.

[8] « Edito », Socialisme ou Barbarie, numéro 1, Paris, mars-avril 1949 dans Socialisme ou barbarie, Anthologie, Acratie, Paris, 2007, p.22.

[9] Pierre Chaulieu (Cornelius Castoriadis), « Les rapports de production en Russie », numéro 2, mai-juin 1949.

[10] « Edito », op. cit., p. 23.

[11] Nous avons déjà mentionné la proximité de SouB avec le courant conseilliste et en particulier avec l’un de ses exposants majeurs, le hollandais Anton Pannekoeak, avec lequel Castoriadis a débattu tout au long d’un échange épistolaire qui se termina, après avoir reconnu leurs coïncidences générales, par l’émergence de différences d’appréciation sur le rôle du parti et de l’avant-garde, voir l’échange dans “Correspondencia Pannekoek-Castoriadis”, en Políticas de la Memoria, CEDINCI, Buenos Aires, núm. 8-9, 2009, pp. 75-81.

[12] « Edito », op. cit., p. 31.

[13] Pierre Chaulieu (Cornelius Castoriadis), « Sur le contenu du socialisme », Socialisme ou Barbarie, numéro 22, Paris, juillet-septembre 1957, dans Socialisme ou Barbarie, op. cit., p. 157.

[14] Voir, par exemple, Daniel Mothé, « L’usine et la gestion ouvrière », Socialisme ou Barbarie, numéro 22, Paris, juillet-septembre 1957. Il faut signaler que ce filon d’analyse s’inaugure avec la publication d’un texte hérité des relations de SouB avec la tendance trotskyste Johnson-Forrest, voir Paul Romano, « L’ouvrier américain », Socialisme ou Barbarie, Paris, numéro 5, mars-avril 1950.

[15] Daniel Blanchard, ex-participant de SouB insiste sur cet aspect dans « La idea de autonomia. Socialismo o Barbarie y el mundo actual » dans Albertani, Rovira et Modonesi op. cit., pp. 151-163. Le propre Blanchard fut un protagoniste de cette ouverture qui amena un brève participation de Guy Debord dans SouB, fondateur de l’Internationale situationniste et porteur, face au profil ouvriériste de SouB, de thématiques et tons plus ouverts et sensibles à des lignes artistiques et littéraires.

[16] Edito (Claude Lefort), « L’expérience prolétarienne », dans Socialisme ou Barbarie, numéro 11, Paris, novembre-décembre 1952, p. 77.

[17] Ibid. p. 78.

[18] Chaulieu, « Sur le contenu du socialisme, op. cit. p. 159.

[19] Voir, par exemple, Claude Lefort, « L’insurrection hongroise » dans Socialisme ou Barbarie, numéro 20, décembre 56-janvier 57.

[20] Voir, par exemple, « Le contenu social de la lutte algérienne » et « En Algérie, une nouvelle vague », Respectivement dans les numéros 29 et 32 de décembre 59-février 60 et avril-juin 1961.

[21] En 1958, le groupe forme l’organisation Pouvoir Ouvrier qui édite un journal du même nom, voir Gottraux, op. cit..

[22] Chaulieu, « Sur le contenu du socialisme », op. cit., p. 168.

[23] Ibid., pp. 167-168.

[24] Ibid., p. 168.

[25] SouB, « Edito », op. cit., pp. 34-35.

[26] Voir « Le parti révolutionnaire, Résolution », Socialisme ou Barbarie, n. 2, mai-juin 1949.

[27] Voir Claude Montal (Claude Lefort), « Le prolétariat et le problème de la direction révolutionnaire », Socialisme ou Barbarie, numéro 10, juin-août 1052.

[28] Voir Claude Lefort, « Organisation et parti », Socialisme ou Barbarie, numéro 26, novembre-décembre 1958, page 8.

[29] Voir Paul Cardan (Cornelius Castoriadis), « Prolétariat et organisation », Socialisme ou Barbarie, núm. 27, abril-mayo 1959 et « Prolétariat et organisation II», Socialisme ou Barbarie, núm. 28, julio-agosto 1959. En espagnol, voir les fragments de cette polémique dans “El debate Lefort-Castoriadis” en Políticas de la Memoria, CEDINCI, Buenos Aires, núm. 8-9, 2009, pp. 83-93.

[30] « Prolétariat et organisation II», Socialisme ou Barbarie, núm. 28, julio-agosto 1959.

[31] Ibid., pp. 219-220.

[32] Ibid., p.220.

[33] Ibid., p. 220.

[34] Voir « Edito, Recommencer la révolution », Socialisme ou Barbarie, numéro 35, janvier 1964. Cet édito synthétise la posture de Castoriadis déjà développée à la fin de 1959 et publiée de façon postérieure, après un débat virulent à l’intérieur de SouB, dans un long essai intitulé « Le mouvement ouvrier et le capitalisme modern » publié dans les numéros 31, 32 et 33 entre 1961 et 1962.

[35] Ibid., p. 281.

[36] Ibid., p. 281.

[37] Ibid., p. 289.

[38] Ibid., p. 289.

[39] Ibid., pp-290-291.

[40] Gottraux, op. cit., pp 138-157. Il faut signaler la réponse polémique, en défense du marxisme, que donnera Lyotard, qui sera plus tard l’un des pères du « post-modernisme ».

[41] Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Editions du Seuil, Paris, 1975.

[42] Ibid., p. 21.

[43] Philippe Caumières, Castoriadis. Le projet d’autonomie, Michalon, París, 2007, p. 101.

[44] Les réflexions postérieures de Castoriadis sur le concept d’autonomie se trouvent dans Le monde morcelé, Seuil, Paris, 1990 (pp. 38-71, écrites en 1987); Domaine de l’homme, Seuil, París, 1986 (pp. 513-523, écrites en 1981) y Fait et á faire, Seuil, París, 1997 (pp. 9-98, écrites entre 1986 y 1987).

[45] Daniel Bensaïd, Politiques de Castoriadis : http://danielbensaid.org/Politiques-de-Castoriadis

[46] Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, op. cit., pp. 112 y 115.

[47] Ibid., p. 116.

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