Le concept d’autonomie dans le marxisme contemporain : Le mouvement autogestionnaire français, théorie et praxis autonome (3)

Massimo Modonesi

 

 Le concept d’autonomie aurait en France un moment de vérification dans une série d’expériences d’autonomie, un processus qui a assumé la forme et le nom de mouvement autogestionnaire. En son sein, des réflexions sur le concept d’autogestion, entendu comme traduction théorico-pratique de l’autonomie et comme domaine et vecteur de subjectivation politique, ont proliféré.

En effet, la réflexion sur l’autonomie avancée par Socialisme ou Barbarie trouvera un terrain fertile dans la France des années 68, c’est-à-dire, le cycle de mobilisation et de luttes sociales qui commence en 1961, trouve son épicentre en mai-juin 1968, s’étend jusqu’à la fin des années 70 et culmine avec la victoire électorale de la coalition de gauche menée par François Mitterrand en mai 1981, marquant le zénith de l’accumulation de forces des gauches et, en même temps, la fin d’un cycle.[1]

A l’intérieur de ce processus, le thème de l’autonomie sera propagé à partir de sa traduction et divulgation en dans le terme d’autogestion, un concept et une proposition politique opérante qui prétendait synthétiser une série d’aspirations et d’expériences sociales autonomes et qui acquerra une diffusion surprenante tant sur le plan des pratiques comme sur celui des théorisations dans la France de ces années là.

Dans les pratiques, les luttes fragmentaires de la première moitié des années 60 confluèrent, après l’expérience de mobilisation contre l’intervention états-unienne au Vietnam, dans l’éclatement de mai 68, dans lequel le mouvement étudiant bouleversa l’ordre socio-politique. Les étudiants exprimèrent politiquement un mal-être générationnel en le traduisant en rébellion, critique et créativité politique face à un pays ankylosé entre le paternalisme conservateur gaulliste et l’opposition routinière du PCF.

Malgré le développement économique des trente glorieuses[2], la Vème République née de la guerre algérienne n’offrait pas aux jeunes d’horizons idéaux qui dépasseraient l’univers productiviste et consumériste. Un profond mal-être transformé en désir libertaire[3] fut à l’origine de la mobilisation étudiante et qui, dans ses revendications, faisait implicitement appel à l’autonomie face à une société dans laquelle, derrière les apparences, l’aliénation était la modalité structurante des relations sociales.

En ces temps de nostalgie, où le néolibéralisme s’impose face à l’hypothèse du retour à la régulation étatique du marché, la critique radicale de l’âge d’or du capitalisme et de l’Etat social constitue l’héritage le plus durable de cette expérience. La rébellion, exprimée comme un rejet dans les affrontements du quartier latin et dans les attitudes iconoclastes des étudiants, se traduisait en alternative par les pratiques autogestionnaires mises en place dans les universités et les lycées, à l’intérieur desquels le rôle étudiant impulsait, bien qu’avec des contradictions, une vision participative des relations sociales et une prise de parole sans antécédent.

En juin, l’entrée en scène de la classe ouvrière au travers des grèves et des occupations d’usines a ajouté un ingrédient explosif, l’extension sociale du mouvement, l’alliance potentielle ouvrier-étudiant, la mobilisation des puissants appareils syndicaux et partisans de la gauche française.[4] Le PCF et la CGT malgré leur rejet des « groupuscules » d’extrême gauche, ont du accompagner la mobilisation ouvrière qui s’est développée dans le mouvement étudiant pour ne pas laisser à la Confédération Française Démocratique du Travail (CFDT) récemment déconfessionnalisée et radicalisée, le monopole de la protestation ouvrière. Un secteur des socialistes, après le désastre de ses expériences gouvernementales et parlementaires sous la IVème République (en particulier en relation avec la politique coloniale en Indochine et en Algérie), a vu dans le mouvement une opportunité pour récupérer de la présence et de la visibilité face à un parti communiste dépassé sur sa gauche par les protestations. En particulier, le Pari Socialiste Unitaire (PSU), le groupe socialiste le plus radical, composé de différents secteurs (en incluant les catholiques de gauche et les trotskystes dissidents), fut celui qui, avec le plus de cohérence, tenta d’incarner et de canaliser politiquement les valeurs de 68. Le propre François Mitterrand, dirigeant en ascension d’une nouvelle génération socialiste, trouva dans la conjoncture une opportunité pour avancer dans la fédération des socialistes qu’il impulsait et qui se concrétiserait en 1971 dans l’historique Congrès d’Epinay qui fera naître ce que nous connaissons comme le nouveau Parti Socialiste.[5]

La nouveauté majeure dans la reconfiguration du champ des gauches en France à partir de 68 est l’apparition ou la consolidation d’une série d’organisations d’extrême gauche. Aux groupes trotskystes existants (Organisation Communiste Internationaliste, OCI et Lutte ouvrière, LO) s’ajoute une nouvelle organisation –la Ligue Communiste- qui venait de l’expérience étudiante des Jeunesses Communistes Révolutionnaires (JCR), surgit de la gauche du PCF autour de la figure de Alain Krivine.[6] Après un début guévariste, la LC assume une claire identité trotskyste au sein de la IVème Internationale.[7]

Les groupes maoïstes qui, au début, ont vu avec dédain les mobilisations étudiantes, se sont engagés de façon décidée à l’heure des luttes ouvrières avec la participation de la jeunesse radicalisée dans les usines. Le phénomène des établis –des milliers de jeunes qui se sont prolétarisés en entrant dans les usines- a montré l’extension et a marqué l’enracinement du maoïsme en France. Un versant spontanéiste et mouvementiste –appelé ironiquement mao-spontex– s’est regroupé dans la Gauche Prolétarienne (GP), en attirant beaucoup d’intellectuels comme, pour signaler les plus importants, Jean-Paul Sartre et Michel Foucault ainsi que certains disciples de Louis Althusser et, même, a réussit à fonder des journaux de large diffusion comme La Cause du Peuple et finalement Libération qui, débarrassé de son radicalisme gauchiste, est aujourd’hui l’un des quotidiens les plus vendus en France.

Avec la tenue des élections en juin, qui confirme le poids électoral de la « majorité silencieuse » à la faveur de De Gaulle et le conservatisme face aux « minorités vociférantes » de mai, 68 s’arrêta comme événement mais continua comme processus. Son prolongement dans le temps assuma la forme d’un arc-en-ciel de luttes ouvrières, étudiantes, féministes, pour les droits civils et contre la répression. Le dénominateur commun de celles-ci fut la synthèse de la triade justice sociale-démocratie-liberté, en un seul mot : autogestion.[8] Un mot qui indiquait une forme comme condition pour la réalisation d’un contenu -l’émancipation- et en même temps pointait une série de pratiques et d’expériences d’appropriation subjective, à un processus de subjectivation politique fondé dans l’exercice de l’autodétermination.

La première mention politique explicite de l’autogestion remonte en effet à mai 68, lorsque la CFDT lança la consigne et la mis au centre de son programme. Immédiatement après le PSU la fit sienne et la convertit en drapeau de sa différenciation par rapport au PCF.[9] Le propre PS mitterrandien la récupéra dans le mesure où son courant interne plus structuré, le CERES, soutenait la centralité de l’autogestion, bien que, à la différence du PSU et de la CFDT et, en résonnance avec les considérations de Marx sur les coopératives, il considérait que sa réalisation passait nécessairement par un changement de gouvernement et des transformations structurelles de l’économie et de l’Etat, c’est-à-dire, dans un schéma intégral et non en forme d’expériences partielles et locales. Le passage du courant rocardien (dirigé par Michel Rocard) et de Gilles Martinent du PSU au PS en 1974 renforcerait les positions autogestionnaires au point que les socialistes, en 1975, assumèrent une thèse sur l’autogestion comme axe programmatique. Les gauches révolutionnaires étaient plus sceptiques sur la question, bien que, à la différence du rejet orthodoxe de la part des maoïstes, le trotskysme français a montré une plus grande sensibilité pour l’incorporation du thème autogestionnaire. La LCR, réarticulée après sa dissolution par la loi de 1973, est restée attentive sur ce sujet et son principal idéologue, Ernst Mandel, publiera une anthologie en 3 tomes sur le contrôle ouvrier et l’autogestion pour marquer son ancrage marxiste et son origine bolchevique. D’autre part, Michel Pablo, principal dirigeant de la IVème Internationale dans le second après-guerre, après sa sortie de cette organisation fondera un groupe autogestionnaire et fut conseiller du gouvernement algérien à l’heure des réformes constitutionnelles qui introduisirent l’autogestion (la planification ascendante avec la descendante) dans ce pays arabe depuis le gouvernement de Ben Bella jusqu’en 1965 lorsque Boumediene pris le pouvoir et commença un processus de contre-réforme.[10]

Le propre PCF, après avoir liquidé le thème comme une « formule vide » en 68 et jusqu’à la fin de la décennie, adopta la perspective autogestionnaire juste lorsque la problématique (comme les luttes qui la soutenaient) commençait à décliner. Sur cette ouverture tardive, certains historiens signalent le manque de conviction, l’opportunisme lié à la volonté d’incorporer aux mouvements autogestionnaires et l’intention de montrer la disposition du PCF à suivre la politique de convergence des gauches, établie dans le programme commun de 1972 et centré sur l’alliance avec le PS qui, juste dans ces années, vivait une impasse problématique.[11] Ce rapprochement tardif des communistes ne modifiait pas le fait que l’autogestion fut portée en France fondamentalement par les gauchistes antistaliniens, anarchosyndicalistes, conseillistes, trotskystes, socialistes libertaires et d’origine chrétienne.

Au-delà de l’incorporation idéologique de la part de différents segments, la réalité des aspirations exprimées dans les luttes concrètes déterminait l’ouverture des gauches par rapport à la thématique. Le symbole de cette convergence fut, sans doute, l’expérience de LIP en 1973[12], une grève transformée en autogestion sous le slogan « nous produisons, nous vendons, nous nous payons » autour de laquelle toutes les gauches, au-delà de leurs différences, se sont mobilisées. D’autres expériences similaires, tant ouvrières que dans d’autres secteurs productifs, territoriaux, artistiques et étudiants[13] ont produit le même effet à des échelles plus réduites. Le phénomène communautaire qui accompagnait la problématique autogestionnaire s’est étendu dans le tissu social français, en incluant la campagne, avec l’expérience du Larzac, région où des décennies plus tard surgit le mouvement altermondialiste dirigé par José Bové.

La séquence des expériences autogestionnaires ouvrières s’est étendue dans le temps, jusqu’aux années 80, et dans l’espace, principalement provincial : les ports dans toute la France, le textile de Cerizay, les travailleurs agricoles de Pedernec, les ouvriers de l’automobile de Talbot-Poissy. Au niveau universitaire, l’autogestion a laissé une trace durable avec l’établissement de la cogestion et s’est traduit dans le projet expérimental du campus de Vincennes de l’Université de Paris où se réunit une grande partie de la gauche intellectuelle radicale.

Néanmoins, au milieu de cette prolifération pratique et idéologique, le drapeau autogestionnaire était une béquille commune derrière laquelle se cachaient diverses interprétations qui se référaient à des postures théoriques et politiques différentes et, dans une certaine mesure, divergentes. D’autre part, les interprétations sur l’autogestion se séparent entre une acception centrée sur les thèmes de contrôle social et démocratie directe, opposés au principe de la délégation, et une acception assumant la démocratie représentative et participative comme complémentaires. D’autre part, la notion de gestion se prêtait à une traduction intégrale, qui englobait l’ensemble de la vie conforme aux idéaux et slogans de 68 mais, en même temps, pouvait être traduite en des termes purement techniques, liés à des aspects particuliers de la vie associés ou limités aux réalités productives, essentiellement ouvrières. Evidemment la portée subversive de la première hypothèse de caractère global- se réduisait sensiblement dans la seconde version –de type sectoriel. En troisième lieu, comme corolaire des antérieurs, au niveau idéologique, la notion d’autogestion se prêtait à une partie substantielle tant de projets politiques socialistes de radicalité diverse que d’idéaux purement démocratico-radicaux.

Le fond du débat sous-tendait l’alternative entre une conception d’autogestion comme moyen et une autre comme fin. Les postures du PCF et du PS furent représentatives de ce débat, assumant, en suivant l’attitude marxiste traditionnelle, que l’autogestion avait du sens seulement après la prise de pouvoir (électoral) et de la nationalisation des secteurs fondamentaux de l’économie dans une perspective jacobine théorisée particulièrement par le courant du CERES à l’intérieur du PS[14], alors que le PSU, la CFDT et les rocardiens[15] pensaient l’autogestion comme un vecteur de la transformation sociale –et une culture politique- qu’il fallait impulser immédiatement et même était la condition pour la postérieure ratification électorale et institutionnelle.[16] Cette dernière position surgissait de la recherche d’un fondement théorico-politique pour une troisième voie socialiste radicale antistalinienne qui dépasserait tant la gestion social-démocrate que la dictature du prolétariat des projets état-centrés du PS et du PCF.

Si la gauche dans son ensemble voyait dans l’autogestion une forme de rejet du capital, les différences apparaissaient en relation avec l’idée d’autogestion comme rejet de l’autorité, qu’elle soit étatique, syndicale ou partisane. Cela se liait au positionnement du thème autogestionnaire à la charnière entre économie et politique, que les socialistes autogestionnaires voulaient fondre et que les sociaux-démocrates et les communistes voulaient distinguer en laissant au parti et à l’Etat socialiste le monopole de la politique. C’est dans le contexte de ce débat que la notion de société civile apparaissait non seulement comme une forme libérale mais comme une hypothèse émancipatrice, traduite littéralement dans le principe d’autogouvernement, c’est-à-dire, d’autogestion. Dans un autre croisement problématique étroitement lié aux antérieurs, la gauche radicale, qu’elle fut étatique ou libertaire, associait l’autogestion à la perspective révolutionnaire, alors que la gauche social-démocrate la liait à des solutions réformistes.

Néanmoins, au-delà des différentes interprétations sur sa portée, à l’intérieur de la pensée marxiste de l’époque, à contre-courant de l’althussérianisme et du structuralisme, la notion d’autogestion impliquait, en général, une perspective qui tendait à articuler le principe d’indépendance de classe avec le processus d’émancipation, qui cherchait une forme opératoire permettant de canaliser et stimuler l’autonomie, la capacité d’autodétermination, du sujet. En ce sens, au-delà du fait que l’autogestion se présente tant comme un modèle préfiguratif et prescriptif de la société émancipée que comme sa réalisation progressive, sa valeur comme expérience politique et son impact dans un processus de subjectivation autonome qui s’assumait comme vecteur de tout projet transformateur humaniste resterait intacte.

Au niveau strictement nominal, au-delà de l’affinité problématique avec les conseils ouvriers étudiés et sanctifiés par le marxisme post-octobre rouge, le mot autogestion fut importé en France du serbo-croate et de l’expérience yougoslave, où la nécessité de différenciation du modèle staliniste s’était traduite par l’implémentation d’un modèle autogéré établit dans la Loi des Conseils Ouvriers de 1950 et inscrit dans la Constitution Fédérale de 1953.[17]

Les rencontres régulières à Korcula, Yougoslavie, auxquelles ont participé activement les autogestionnaires français débouchèrent, en 1976, sur la naissance du Centre International de Coordination des Recherches sur l’Autogestion. A partir de 1975, la répression en Yougoslavie du Groupe Praxis –qui incarnait le courant libertaire du socialisme dans ce pays- rendit encore plus évidents les problèmes qui accompagnaient l’expérience yougoslave, lesquelles incluaient non seulement l’absence de pluralisme politique mais également les tensions régionales, l’ouverture contradictoire au marché, la stagnation économique et la nécessité de recourir aux prêts du FMI.

Après 68 et tout au long des années 70, des revues et livres sur le thème de l’autogestion ont proliféré en France. L’un des idéologues de la CFDT, Pierre Rosanvallon, soutenait l’ère de l’autogestion avait commencé, laquelle avait l’avantage d’être née comme mouvement social avant d’être une doctrine.[18]

La revue Autogestion, dont 70 numéros sont sortis entre 1966 et 1986, réunissait des intellectuels autogestionnaires de différents courants du marxisme critique : trotskystes comme Pierre Naville et Michel Pablo, ex sociaux-barbares comme Yvon Bourdet et Daniel Mothé, marxistes hétérodoxes comme Henri Lefebvre, communistes libertaires comme Daniel Guérin et libertaires sans drapeaux comme Georges Gurvitch, qui mourût avant que la revue ne commence à circuler.[19] La trajectoire du nom de la revue qui, à partir de 1970, inclut le socialisme (Autogestion et Socialisme) et, à partir de 1980, changea pour le pluriel (Autogestions) est symptomatique.[20]

Henri Lefebvre, sans doute le plus connu parmi les intellectuels réunis autour de la revue, aborda de façon continue la thématique de l’autogestion mais, sa large production intellectuelle tourna autour de sujets voisins. Le marxisme humaniste de Lefebvre, radicalement adverse au socialisme d’Etat de type soviétique et au structuralisme, assuma comme axe de la critique sociale l’analyse de l’aliénation et développa une approche de la vie quotidienne comme centre de l’émancipation à partir de l’idée d’autoproduction de la vie.[21]

Les travaux de Lefebvre sur la production sociale de l’espace et, en particulier, sur la ville et les problématiques urbaines furent pionniers d’une problématique cruciale que le marxisme avait subordonné aux problématiques de l’usine.[22] Parmi les rares interventions directes sur la question, Lefebvre dit que l’autogestion était un chemin en plus d’un objectif et qu’elle était la forme par excellence du spontanéisme de l’époque, comme le fut l’anarchosyndicalisme dans une autre, une forme d’appropriation de la vie. L’attention pour les pratiques quotidiennes et l’option pour « changer la vie » qu’impulsait Lefebvre –qui sera plus tard le slogan de campagne des socialistes de Mitterand– le rapprocha des situationnistes jusqu’au point où il initia une collaboration directe avec Guy Debord.

A la fin des années 70, dans une autre intervention centrée sur l’idée d’autogestion, Lefebvre critiquait le modèle yougoslave pour être un système établi alors que la véritable autogestion ne pouvait être qu’une construction permanente, « une lutte perpétuelle et perpétuellement renaissante », « un mouvement et non une institution ».[23] Ces considérations visent clairement à comprendre l’autogestion comme un processus de subjectivation politique, comme construction subjective fondée sur l’incorporation d’expériences d’autonomie, d’autodétermination, d’émancipation, bien qu’elle soit relative.

D’autres membres de la revue ancraient leurs réflexions sur l’autogestion dans la critique de l’aliénation. Par exemple, Pierre Naville, sociologue et trotskyste, partant de la critique de l’aliénation, contribua à la construction du marxisme autogestionnaire français à partir de ses études sur les impacts négatifs de la technification et la planification autoritaire.[24] Deux autres défenseurs de l’autogestion, Victor Fay et Victor Leduc, eurent un cheminement théorique similiaire[25], en partant de la récupération de la pensée de Marx et, en particulier, de la thématique de l’aliénation, en passant par la critique de l’URSS pour soutenir l’autogestion comme modèle d’émancipation.

Fay la définit comme une « utopie réaliste », avançant une hypothèse de transition intéressante à partir de laquelle, dans les pays capitalistes, le contrôle ouvrier de la production était l’antichambre de l’autogestion intégrale qui pouvait se réaliser après la conquête du pouvoir. Comme la majorité des intellectuels autogestionnaires français, Victor Fay combinait la sympathie pour le modèle yougoslave avec la critique de ses limites, en premier lieu, en s’inspirant de la pensée de Rosa Luxembourg, le poids bureaucratique du parti sur les mouvements de masses. En partant de la critique de l’aliénation que produisait la technification croissance de la production, Fay s’opposait à l’institutionnalisation dérivée des politiques étatiques de nationalisation et de planification en lui opposant l’idée de contrôle ouvrier de la production et en assumant l’autogestion comme un modèle d’expérimentation sociale, d’essai et d’erreur, sans coercition mais sans exclure la possibilité de conflits internes et de classes tout au long du processus.

Victor Leduc, de son côté, à partir des études de type plus philosophique, procédait de la même façon à une récupération de la pensée de Marx comme fondement théorique du projet autogestionnaire et comme antidote contre l’aliénation, ouvrant à des problématiques comme la réduction radicale du temps de travail, l’autogestion du temps social et élaborant une critique radicale de la division du travail.[26]

Les deux percevaient l’autogestion comme le cadre de déploiement du processus de subjectivation fondé sur l’autonomie, sur l’expérience de l’émancipation.[27]

La relation antinomique entre aliénation et autogestion marquait clairement le placement du thème autogestionnaire tant au niveau de mécanisme émancipateur –de la même manière que l’aliénation est un mécanisme de domination- comme d’affirmation de la subjectivité- comme l’aliénation est sa négation.

En conclusion, le désir d’autonomie qui surgit avec les mobilisations de 60 et 70 en France se traduit en une multiplicité d’expériences et de théorisations autogestionnaires. A partir de 1981, les limites de l’institutionnalisation du réformisme socialiste[28] se sont manifestées dans le dépouillement de l’idée de « changer la vie » -le slogan de la campagne électorale- vers un conservatisme gouvernemental en pleine continuité avec la tradition étatique française. Ainsi se terminait le cycle autogestionnaire en France.

Au niveau international, cette fermeture coïncide avec les enthousiasmes et les déceptions postérieures suscitées par l’émergence de Solidarnosc en Pologne, la dernière tentative de conseillisme ouvrier dans les pays de l’Est européen qui, à ses débuts, a ravivé les espérances d’un socialisme libertaire fondé sur la participation organisée des secteurs sociaux, ouvriers avant tout.

Dans les années 80, l’autogestion en France cesse d’être un projet politique et, dans les expériences où il survit, il devient –dans le meilleure des cas- une « utopie pédagogique »[29] -selon une expression d’un historien français- avec toutes les limites et les portées que cela implique, sans possibilité que l’apprentissage permette de mûrir un projet émancipateur à l’échelle sociétale ni activer les processus expansifs de subjectivation politique.

La problématique de l’apprentissage autonome qui circula durant ces années –en opposition à l’idée d’enseignement avant-gardiste- se liait au traitement subjectif des expériences qui constituait le cœur du processus de subjectivation politique qu’impulsait le mouvement autogestionnaire dans son développement concret.

D’autre part, en plus des bilans d’expériences –un ensemble de dynamiques de politisation et de mobilisation orientées par l’idée et la pratique de l’autonomie- le cycle autogestionnaire français laisse un héritage théorique important qui, avec la réflexion pionnière sur l’autonomie développée par Socialisme ou Barbarie, renforce et projette le concept sur le terrain de l’analyse des processus de subjectivation politique. 


[1] Philippe Artières y Michelle Zancarini-Fournel, 68. Une histoire collective (1962-1981), La Découverte, Paris, 2008.

[2] Ainsi sont appelées en France les trois décennies de croissance économique qui débutent dans le second après-guerre.

[3] Ca n’est pas un hasard si l’étincelle du mai français fut un groupe d’étudiants anarchistes, le mouvement du 22 mars mené par Daniel Cohn-Bendit à Nanterre, une université récemment construite à la périphérie de Paris, dans un bidonville, une ville misère.

[4] Voir Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2007.

[5] Voir Hugues Portelli, Le parti socialiste, Montchrestien, París, 1998.

[6] Sur les dissidences trotskistes et maoïstes qui rompirent avec l’Union des Etudiants Communistes (UEC), voir Michel Dreyfuss, PCF. Crises et dissidences, Complexe, París, 1990, pp. 141-153.

[7] Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981), Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2005.

[8] Voir le seul texte récent de synthèse sur le thème, auquel nous nous référons abondamment dans cet aparté, Frank Georgi (dir.), Autogestion. La dernière utopie ?, La Sorbonne, Paris, 2003.

[9] En particulier le courant regroupé autour de Michel Rocard qui fut celui qui, avec le plus d’insistance et de cohérence, soutint les postures autogestionnaires.

[10] Voir Sophie Béroud et al. “Eléments pour l’étude du courant pabliste. Discours et pratiques autogestionnaires » en Georgi, op.cit., pp. 259-270.

[11] Voir Serge Dandé, « Le PCF et l’autogestion. Histoire d’un ralliement, 1968-1979 » en Georgi, op. cit., pp. 245-257.

[12] Voir Vigna, op. cit.

[13] Voir respectivement, Jean Cuane, « La création collective au théatre : une modalité autogérée de la production artistique », dans Georgi, op. cit., pp. 533-544 ; l’exemple du quartier de la Croix-Rousse de Lyon, Mimmo Pucciarelli, “L’autogestion au quotidien dans un quartier alternatif: La Croix-Rousse, Lyon, 1975-2001” dans Georgi, op. cit., pp. 597-606 ; Jean-Philippe Legois, “L’autogestion universitaire en mai-juin 1968: portée et limite, discours et pratiques » et Robi Morder « Autogestion et autogestionnaires dans les mouvements étudiants et lycéens après 1968 » dans Georgi, op. cit., pp. 467-480 y 481-495.

[14] Voir Emeric Brehier, « Le CERES et l’autogestion a travers de ses revues : fondement identitaire et posture interne », dans Georgi, op. cit., pp. 187-200.

[15] Voir Frank Georgi, « Les rocardiens : pour une culture politique autogestionnaire », dans Georgi, op. cit., pp. 201-219.

[16] Helene Hatzfeld, “L’autogestion dans la recomposition d’un champ politique de gauche”, dans Georgi, op.cit., pp. 172-184.

[17] Marie-Genevieve Dezés, “L’utopie realisée: les modéles étrangers mythiques des autogestionnaires francais” en Georgi, op. Cit., pp. 29-54.

[18] Pierre Rosanvallon, L’âge de l’autogestion, Seuil, París, 1976.

[19] Un autre personnage central de la revue fut Albert Meister qui, sans être un théoricien, fut le plus grand connaisseur et diffuseur des expériences internationales. En particulier, à l’intérieur de son long travail de divulgation, il vaut la peine de signaler pour son originalité une étude critique de l’expérience péruvienne entre 1968-1975 durant le gouvernement militaire de Velasco Alvarado que Mesiter discrédita en 1981 pour son caractère autoritaire, « en uniforme ».

[20] Ver Claude Veil, “La revue Autogestion” en Georgi, op. cit., pp. 55-63.

[21] Voir Henri Lefebvre, Le marxisme, PUF, París, 1966 y Sociologie de Marx, PUF, París, 1968.

[22] Voir Henri Lefebvre, La production de l’espace, Antropos, París, 2000, la première édition est de 1974.

[23] Voir Michel Trebisch, “Henri Lefebvre et l’autogestion” dans Georgi, op.cit., pp. 64-77.

[24] Voir Alain Cuénot, « Pierre Naville et l’autogestion face aux structures du capitalisme et du socialisme d’état » dans Georgi, op.cit., pp. 79-95.

[25] Et également politique, dans la mesure où ils rompirent avec le PCF, assumant des perspectives luxembourgistes et conseillistes qui les rapprocha du PSU, qu’ils considéraient comme plus ouvert, pluriel er libertaire.

[26] Bernard Ravenel, “Deux théoriciens de l’autogestion au PSU: Victor Fay et Victor Leduc” dans Georgi, op. cit., pp. 97-113.

[27] Au contraire, il faut signaler la posture post-industrialiste de André Gorz qui, à partir du principe d’autonomie, montrait les limites de l’autogestion, enfermée dans le « règne de la nécessité » de la production matérielle irréductiblement hétéronome, et soutenait sa réduction à un minimum strictement indispensable et sa subordination à l’expansion de l’univers de l’autonomie, humaine, éthique, affective. Adieux au prolétariat, Galilée, París, 1980, pp. 142-155.

[28] Voir Serge Halimi, Quand la gauche essayait, Arlea, París, 2000, pp. 479-626.

[29] Voir Antoine Proust, “Une utopie pédagogique”, dans Georgi, op. cit., pp. 607-612.

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