Le concept d’autonomie dans le marxisme contemporain : conclusion (4)

Massimo Modonesi

 

Les réflexions de SouB sur l’idée d’autonomie et sa traduction théorico-pratique en autogestion dans les mouvements des années 70 en France développent les portées du concept et permettent de spécifier son contenu.

D’une part, ils articulent son acception comme indépendance de classe à partir de sa séparation de la classe dominante –la naissance du sujet- assumant les implications subjectives de sa formation permanente avec l’émancipation dans sa quadruple dimension : comme moyen, comme fin, comme processus et comme préfiguration. D’autre part, comme contrepartie de cette extension processuelle, ils mettent en relation l’autonomie avec une forme déterminée de subjectivation politique qui se détache de pratiques et d’expériences de libération, forgées dans le dialogue entre spontanéité et conscience.

En ce qui concerne le premier aspect, il faut rappeler que l’association de l’autonomie à l’émancipation entraine les débats relatifs à sa position entre présent et futur, entre l’accent sur la valeur en soi des luttes autonomes d’aujourd’hui et l’accent sur l’autonomie comme autorégulation sociétale future. Cette dernière emphase n’implique pas forcément l’existence d’un modèle, mais la reconnaissance du rôle politique d’une abstraction, un mythe –dans la lignée tracée par Georges Sorel[1] et reprise par Gramsci et Mariátegui- un écho du passé –comme le suggérait Walter Benjamin- un horizon de futur et une utopie possible – le pas encore de Ernst Bloch.

D’autre part, comme tentative d’articulation entre des temporalités, se distingue l’hypothèse de la préfiguration. Dans ce cas l’autonomie ne désigne pas seulement la forme de la société émancipée du futur –la fin- ou le sens des luttes du présent –le processus- mais elle caractérise son sens et son orientation comme anticipation de l’émancipation, comme représentation dans le présent de la libération future. En ce sens, qu’elle se présente ou non comme un modèle abstrait, comme projet défini ou comme mythe, l’autonomie commence à exister dans les expériences concrètes qui la préfigurent, donnant vie à un processus émancipateur qui acquiert une matérialité si nous la comprenons, comme Marx et Engels comprennent le communisme, comme un « mouvement réel qui annuel et dépasse l’état des choses actuel »[2]. Dans cette direction, l’autonomie peut se penser comme synonyme de communisme, un synonyme qui pointe la méthode et le contenu libertaire et démocratique, une utopie procédurale qui correspond à l’utopie substantielle ou matérielle propre du communisme.[3]

Qu’elle soit un référent abstrait ou une expérience concrète, l’autonomie oriente un processus réel : l’autonomisation, le chemin vers l’autonomie intégrale, nourri d’autonomies partielles ou relatives, ce qui suppose le rejet de tout autonomisme qui comporte une idéalisation d’une propriété métaphysique du sujet.

En ces termes, l’idée de l’autonomie comme processus d’émancipation contradictoire est soutenue par Mabel Thwaites comme cela :

L’autonomie est un processus d’autonomisation permanent, de compréhension continue du rôle subalternisé qu’impose le système aux classes populaires et de la nécessité de son renversement, qui a ses marches et ses contremarches, ses flux et reflux.[4]

D’autre part, si l’autonomie est, par définition, la capacité d’établir des normes, elle est un pouvoir et, donc, découle de relations de pouvoir, c’est un pouvoir entendu comme relation et non comme chose ou objet, relation entre sujets. A cette intersection, l’autonomie apparaît comme une partie du processus de conformation du sujet socio-politique c’est-à-dire comme la condition du sujet qui, en s’émancipant, dicte ses propres normes de conduite.

En ce sens, en pensant la démocratie comme « autodétermination de la masse », écrivait Zavaleta :

(…) l’acte d’autodétermination de la masse comme moment constitutif porte en son sein au moins deux tâches. Il y a, en effet, un fondement du pouvoir, qui est l’irrésistibilité convertie en terreur incorporée ; il y a, d’autre part, le fondement de la liberté, c’est-à-dire, l’implantation de ‘l’autodétermination comme une coutume quotidienne.[5]

En revenant à la double acception indépendance-émancipation, évitant sa pétrification temporelle –c’est-à-dire que l’une précède et est la condition de l’autre- nous pouvons les assumer comme des faces de la même pièce, manifestations simultanées d’un même processus.

Dans le débat marxiste on a assumé que l’indépendance de classe est une condition sine qua non pour la maturation d’une lutte de classes dans laquelle sont représentés les intérêts des opprimés, la classe pour soi. Néanmoins, on a également considéré que cette condition était le résultat d’un processus de construction subjective, c’est-à-dire, d’une première étape d’émancipation, de sortie de la subalternité. En ce sens, on justifie de considérer que cette première marche de conquête de l’autonomie n’a pas nécessairement à être circonscrite à l’émergence d’un sujet dans un contexte de domination, dans sa délimitation –scission dirait Sorel[6]– mais qui se prolonge dans le temps, dans les circonstances du conflit jusqu’à se convertir en la forme par excellence de la société émancipée.

Avec cette connotation processuelle, l’idée d’autonomie entre dans le patrimoine marxiste comme une catégorie fondamentale pour l’analyse et la compréhension des processus de subjectivation politique correspondants aux expériences d’indépendance et d’émancipation et, de cette manière, se situe potentiellement aux côtés des concepts de subalternité et d’antagonisme.


[1] Voir Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Marcel Rivière et Cie, Paris, 1972.

[2] Karl Marx y Friedrich Engels, La Ideología Alemana. Chap.1 Feuerbach. Opposition entre les conceptions matérialiste et idéaliste.

[3] « associations de producteurs libres et égaux », selon Marx.

[4] Mabel Thwaites Rey, La autonomía como búsqueda, el Estado como contradicción, Prometeo, Buenos Aires, 2004, p. 20.

[5] René Zavaleta, “Cuatro conceptos de la democracia” dans El Estado en América Latina, Los amigos del libro, La Paz, 1989, p. 87.

[6] Georges Sorel, op. cit., p. 124, « Si une classe capitaliste est énergique, elle affirme constamment sa volonté de se défendre; son attitude franchement et loyalement réactionnaire contribue, au moins autant que la violence prolétarienne, à marquer la scission des classes qui est la base de tout le socialisme ».

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